Trump place Anthropic sur liste noire et ordonne à toutes les agences fédérales de cesser d'utiliser la technologie de cette firme d'IA

Des pages du site web d'Anthropic et les logos de l'entreprise affichés sur un écran d'ordinateur à New York, le jeudi 26 février 2026. [AP Photo/Patrick Sison]

Vendredi après-midi, le président Donald Trump a ordonné à chaque agence fédérale de « cesser immédiatement toute utilisation de la technologie d'Anthropic » et a chargé le secrétaire à la Défense Pete Hegseth de désigner l'entreprise comme un « risque pour la sécurité nationale au sein de la chaîne d'approvisionnement », après qu’Anthropic eut refusé d'accorder au Pentagone un accès illimité à son système d'IA, Claude. Dans un message délirant sur Truth Social, Trump a menacé la société de « conséquences civiles et pénales majeures » si elle ne coopérait pas durant une période de transition de six mois.

Le différend entre Anthropic et le Pentagone s'est aggravé rapidement cette semaine et révèle les divisions croissantes au sein de la classe dirigeante face aux politiques téméraires de l'administration Trump. Deux jours après avoir été convoqué à Washington mardi, le PDG d'Anthropic, Dario Amodei, a publié une déclaration jeudi soir refusant d’abandonner ses exigences que le Pentagone n'utilise pas son modèle d'IA pour des drones entièrement autonomes ou pour la surveillance de masse domestique.

Bien que cela ait été présenté dans la presse bourgeoise comme un acte de défi courageux contre l'autoritarisme trumpien, la lecture intégrale de la lettre montre qu'il n'en est rien. Il s'agit d'une déclaration sans réserve de soutien à l'impérialisme américain qui reprend presque mot pour mot les arguments du Pentagone, ne différant que sur deux restrictions techniques mineures.

« Je crois profondément en l'importance existentielle de l'utilisation de l'IA pour défendre les États-Unis et d'autres démocraties, et pour vaincre nos adversaires autocratiques », écrit Amodei. Il se vante qu'Anthropic ait été la première entreprise pionnière dans le domaine de l'IA à se déployer sur des réseaux gouvernementaux classifiés, dans des laboratoires nationaux, et à fournir des modèles personnalisés pour des clients du secteur de la sécurité nationale. « Les armes partiellement autonomes, comme celles utilisées aujourd'hui en Ukraine, sont essentielles à la défense de la démocratie », a-t-il déclaré, ajoutant: « Même les armes entièrement autonomes (celles qui excluent totalement les humains du processus et automatisent la sélection et l'engagement des cibles) pourraient s'avérer cruciales pour notre défense nationale. »

Ainsi, son objection aux armes autonomes n'est pas une question de principe, mais technique : les systèmes d'IA de pointe ne sont « tout simplement pas assez fiables » à l'heure actuelle.

Plus révélateur de tout, Amodei a écrit, « nous n'avons jamais soulevé d'objections à l'égard d'opérations militaires particulières ni tenté de limiter l'utilisation de notre technologie de manière ponctuelle ». Amodei a ainsi confirmé qu'Anthropic n'avait soulevé aucune objection à l'assaut militaire du Pentagone contre Caracas début janvier, une opération qui a fait entre 83 et 100 morts et conduit à la capture illégale du président vénézuélien Nicolas Maduro, et qui a ostensiblement déclenché cette crise. De plus, il n'a jamais soulevé d'objection à aucune autre opération militaire américaine !

L'homme que l'on salue comme un champion de l'IA éthique a en fait dit au Pentagone : nous soutenons tout ce que vous avez fait ; nous demandons simplement deux exceptions techniques pour l'avenir.

En réponse à cette lettre, qui était tout à fait respectueuse à l'exception des deux demandes, Trump a écrit sur Truth Social : « Les cinglés de gauche chez Anthropic ont commis une ERREUR CATASTROPHIQUE en essayant de FORCER la main au ministère de la Guerre et de le contraindre à se plier à leurs conditions d'utilisation plutôt qu'à notre Constitution. » Il a ajouté : « C'est NOUS qui déciderons du sort de notre pays, et NON une entreprise d'IA radicale de gauche incontrôlable, dirigée par des gens qui n'ont aucune idée de ce qu'est le monde réel. »

Les élucubrations fascistes de Trump contre Anthropic et son PDG Dario Amodei sont celles d'un dictateur qui refuse de tolérer la moindre limite à son pouvoir illimité. Si Anthropic a la réputation d'être une entreprise d'IA qui privilégie la sécurité, cette réputation a toujours relevé davantage du marketing que de la substance, et toute affirmation selon laquelle elle serait «radicalement gauchiste » est absurde.

Anthropic est une société d'IA de 380 milliards de dollars soutenue par 8 milliards de dollars d'Amazon — dont la filiale AWS a construit et exploite l'infrastructure cloud principale de la CIA —, 3 milliards de dollars de Google, et 15 milliards de dollars de Microsoft et Nvidia combinés. Elle a célébré son contrat de 200 millions de dollars avec le Pentagone en juillet 2025 et s'est associée à Palantir — dont tout le modèle économique repose sur le service à l'appareil militaire et de renseignement américain, du ciblage par drone au suivi des immigrants pour l'ICE, afin de déployer Claude sur des réseaux classifiés.

La désignation de risque pour la chaîne d'approvisionnement entraîne des conséquences économiques considérables. Tous les prestataires militaires doivent désormais certifier qu'ils n'utilisent pas les produits d'Anthropic dans leurs flux de travail. Cela inclut Boeing et Lockheed Martin, à qui l'on a demandé plus tôt cette semaine d'évaluer leur « exposition » à Claude. Le contrat de 200 millions de dollars avec le Pentagone est résilié. Comme l'a souligné une analyse, l'utilisation de Claude deviendra désormais un choix délibéré de renoncer à tout contrat actuel ou futur avec le gouvernement américain, rendant de fait Anthropic toxique non seulement pour les entrepreneurs de la défense, mais pour toute entreprise de n'importe quel secteur qui traite ou cherche à traiter avec le gouvernement américain. Les répercussions s'étendront à l'échelle mondiale, car les gouvernements alliés et les multinationales réévalueront leur propre utilisation des outils d'Anthropic.

Les deux « lignes rouges » tracées par Amodei — contre la surveillance de masse domestique et les armes entièrement autonomes — visent des pratiques déjà fermement établies par les agences qu'il sert avec enthousiasme.

Les révélations de Snowden en 2013 ont dévoilé le programme PRISM de la NSA, qui collectait des données auprès de neuf grandes entreprises technologiques, ainsi que des programmes de collecte en amont qui exploitaient les câbles à fibre optique pour aspirer en masse le trafic Internet. La section 702 du Foreign Intelligence Surveillance Act, fondement juridique de la surveillance sans mandat, a été réautorisée à plusieurs reprises par le Congrès avec le soutien des deux partis, la dernière fois en 2024. Les agences de renseignement ont recours depuis des années à l'apprentissage automatique et à l'analyse assistée par l'IA des données issues de la surveillance de masse. La « ligne rouge » tracée par Amodei contre la surveillance de masse au niveau national est une ligne tracée contre quelque chose qui se produit déjà, par un homme qui a bâti son entreprise sur les réseaux classifiés où cette surveillance opère.

La réaction de l'administration Trump à la résistance limitée d'Amodei est elle-même révélatrice. Le sous-secrétaire à la Défense, Emil Michael, a dénoncé Amodei sur X comme un « menteur » doté d'un « complexe de Dieu » qui « ne veut rien de plus que d'essayer de contrôler personnellement l'armée américaine ». C'est le langage de l'intimidation politique fasciste, où la diffamation personnelle est déployée comme une arme pour imposer la soumission. Le fait qu'un haut fonctionnaire qualifie publiquement un PDG d'inapte mentalement à soutenir que l'IA ne devrait pas être utilisée pour la surveillance de masse révèle la nature du régime.

Malgré son caractère limité, le refus d'Anthropic de céder à ces deux exigences a suscité un large soutien parmi les travailleurs du secteur technologique, tant dans d'autres entreprises d'IA que plus largement.

À l'heure où nous écrivons ces lignes, 558 employés actuels de Google et 91 employés actuels d'OpenAI ont signé publiquement une lettre ouverte déclarant : « Le Pentagone négocie avec Google et OpenAI pour essayer de leur faire accepter ce qu'Anthropic a refusé. Ils tentent de diviser chaque entreprise en jouant sur la peur que l'autre ne cède. Cette stratégie ne fonctionne que si aucun d'entre nous ne sait où se positionnent les autres. »

En réaction à cela, le PDG d'OpenAI, Sam Altman, a déclaré séparément qu'OpenAI partageait les « lignes rouges » d'Anthropic. Cependant, quelques heures plus tard seulement, tard vendredi, Altman a tweeté qu'OpenAI avait conclu un accord avec le Pentagone pour « déployer nos modèles dans leur réseau classifié ». Les termes de l'accord ne sont pas encore publiés, mais Altman prétend qu'OpenAI exige les deux mêmes interdictions que celles maintenues par Anthropic. Il existe sans aucun doute des lacunes qui seront bientôt mises en évidence. Le tweet d'Altman se termine de manière inquiétante: « Le monde est un endroit compliqué, chaotique et parfois dangereux. »

Une deuxième lettre, plus générale, émanant d'Amazon Employees for Climate Justice (Salariés d’Amazon pour la justice climatique), de l'Alphabet Workers Union (le syndicat des travailleurs d’Alphabet), de No Tech for Apartheid (Pas de technologie pour l’apartheid) et de No Azure for Apartheid (Pas d’Azure pour l’apartheid) – des organisations qui affirment représenter 700 000 travailleurs – va plus loin et déclare: « Nous écrivons pour exhorter nos propres entreprises à refuser également de se conformer si elles-mêmes ou les laboratoires de pointe dans lesquels elles investissent concluent de nouveaux contrats avec le Pentagone. » Elle exige que « les dirigeants de Google, Microsoft et Amazon rejettent les avances du Pentagone et garantissent aux travailleurs la transparence des contrats conclus avec d'autres agences étatiques répressives, notamment le DHS, le CBP et l'ICE ». Il est significatif que cette lettre aille au-delà du cadre proposé par Amodei, qui s'oppose uniquement à la surveillance des Américains, pour s'opposer également à la surveillance des immigrants.

Mais ces deux lettres restent dans le cadre d'appels lancés à la direction des entreprises et à l'État. Aucune ne réclame la propriété publique de l'IA, le contrôle démocratique par les travailleurs ou la résiliation des contrats militaires en tant que tels. La question cruciale est de savoir si ces travailleurs développeront une perspective politique indépendante – s'opposant à l'État capitaliste et à son appareil militaire dans son ensemble – ou s'ils resteront un groupe de pression pour une faction du capital contre une autre L'Alliance ouvrière internationale des comités de base (IWA-RFC) fournit le cadre organisationnel à travers lequel les travailleurs du secteur technologique peuvent lutter pour un programme de classe indépendant basé sur les revendications de la propriété publique et du contrôle démocratique de l'IA, la fin de tous les contrats militaires liés à l'IA et l'opposition à la guerre impérialiste.

Les dangers croissants liés à l'utilisation de l'IA par l'armée ont été soulignés cette semaine par une étude scientifique qui a placé Claude, ChatGPT et Gemini dans des simulations de conflits armés. Les modèles d'IA ont choisi de déployer des armes nucléaires dans 95 % des scénarios, tandis que Claude a recommandé des frappes nucléaires dans 64 % des jeux.

La question nucléaire a aussi manifestement été au cœur du différend entre Anthropic et le Pentagone. Le Washington Post a rapporté le 27 février que lors d'une réunion le mois dernier, Michael a posé une hypothèse à Amodei: si un missile balistique intercontinental fonçait vers les États-Unis et que « le temps pour prendre une décision se mesurait en minutes et en secondes », Claude pourrait-il aider à le détruire ? Les responsables du Pentagone affirment qu'Amodei a répondu : « Vous pourriez nous appeler et nous trouverions une solution », un récit qu'Anthropic qualifie de « manifestement faux », soulignant qu'il avait déjà accepté d'autoriser Claude à assurer la défense antimissile en décembre 2025.

Le différend entre Anthropic et le Pentagone est un conflit au sein de la classe dirigeante. La classe ouvrière, y compris les travailleurs de la technologie, doit tracer sa propre voie indépendante. La lutte contre la militarisation de l'IA exige la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière internationale pour la propriété publique et le contrôle démocratique de l'IA, le démantèlement de l'État de surveillance et la fin de la guerre impérialiste.

(Article paru en anglais le 28 février 2026)

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