Le 14 avril, le gouvernement de Giorgia Meloni a annoncé la suspension de l'accord de coopération militaire italo-israélien, le mémorandum de 2003 codifié par la loi 94/2005. « Compte tenu de la situation actuelle, le gouvernement a décidé de suspendre le renouvellement automatique de l'accord de défense avec Israël », a déclaré Meloni à Vérone.
Présentée comme une réponse ferme à l'escalade des tensions, cette décision révèle les contradictions croissantes auxquelles est confronté l'impérialisme italien.
Au cœur de cette crise se trouve le rôle de l'Italie au Moyen-Orient, où s'entrechoquent des intérêts militaires, économiques et diplomatiques. Les troupes italiennes déployées au sein de la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL) sont présentées comme des « forces de maintien de la paix », mais elles participent en réalité à une présence impérialiste dans une région cruciale pour les intérêts énergétiques et stratégiques européens. Avec environ 1 000 soldats, l’Italie demeure l’un des principaux contributeurs à la mission, considérant ce déploiement comme essentiel au maintien de son influence en Méditerranée orientale.
Des tensions ont éclaté le 8 avril 2026, lorsque les forces israéliennes ont tiré des coups de semonce sur un convoi italien au Sud-Liban. Meloni a qualifié cet incident de « totalement inacceptable », invoquant une violation de la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies et le principe de souveraineté nationale.
L’accord avait permis une vaste collaboration militaire, industrielle et de renseignement au cours des deux dernières décennies, notamment des opérations conjointes de développement d’armements et d’entraînement menées en grande partie à l’abri du contrôle parlementaire et avec le soutien de l’ensemble de l’élite politique.
Le gouvernement italien traverse une crise aiguë. Sa politique étrangère de plus en plus erratique traduit l'incapacité croissante de Rome à concilier les tensions mondiales, la fragilité économique et les troubles sociaux dans le cadre du capitalisme. Ses volte-face ne signalent ni l'indépendance ni des projets de paix, mais l'effondrement de l'ordre impérialiste d'après-guerre.
L'obsession stratégique de l'Italie pour le Liban et la région reflète d'importants intérêts économiques, notamment l'exploration gazière et les projets de gazoducs de la multinationale Eni.
Point crucial, la suspension n'interrompt pas les livraisons d'armes. Les fabricants d'armes italiens, tels que Leonardo S.p.A. et Fincantieri S.p.A., peuvent continuer à honorer les contrats en cours. À moins que les licences déjà accordées ne soient révoquées, les livraisons se poursuivront sans interruption. Et le gouvernement a clairement indiqué qu'il ne prendrait pas cette mesure.
Cette duplicité n'est pas nouvelle. En janvier 2024, le ministre des Affaires étrangères, Antonio Tajani, annonçait un prétendu arrêt des exportations d'armes vers Israël, avant que le ministre de la Défense, Guido Crosetto, ne précise que cette mesure ne concernait que les nouvelles autorisations. Les contrats existants se sont poursuivis. L'Italie n'a pas cessé d'armer Israël. L’Italie a adapté son discours pour désamorcer l’indignation du public.
Cette même pratique caractérise la position de Rome vis-à-vis de l’accord d’association UE-Israël. Des organisations de défense des droits de l’homme, dont Amnesty International, ont maintes fois réclamé sa suspension, invoquant des violations de sa clause relative aux droits de l’homme. L’UE a reconnu ces violations. Pourtant, l’Italie, de concert avec d’autres puissances, a bloqué toute action concrète.
Cette position est en totale contradiction avec l’opinion publique. Au cours de l’année écoulée, des millions de personnes ont manifesté à Rome, Milan, Turin, Bologne, Naples et Palerme, dénonçant le génocide à Gaza et exigeant la fin de la complicité italienne. Étudiants, travailleurs et jeunes se sont unis sous des slogans tels que « Halte au massacre » et « Pas d’armes à Israël ».
Cependant, en juin 2025, le gouvernement Meloni a renouvelé le mémorandum militaire pour cinq ans. Cette décision est intervenue malgré des avertissements juridiques selon lesquels une telle coopération pourrait constituer une complicité de crimes de guerre et malgré des pétitions massives exigeant sa dénonciation. Une plainte déposée auprès de la Cour pénale internationale en octobre 2025 visait Meloni, Tajani, Crosetto et Roberto Cingolani, cadre de Leonardo, les accusant de complicité de génocide.
L’alliance historique de l’Italie avec Israël n’est pas une aberration, mais s’inscrit dans une offensive impérialiste plus vaste au Moyen-Orient. En tant que puissance secondaire, l’Italie joue un rôle de partenaire mineur au sein d’une structure menée par les États-Unis, visant à maintenir la domination de l’impérialisme sur une région d’une importance stratégique vitale.
Or, cet alignement est mis à rude épreuve. L’escalade du conflit américano-israélien contre l’Iran début 2026 a révélé de profondes divisions au sein de l’alliance atlantique entre Washington et les grandes puissances européennes, dont la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni. À l’instar de ces dernières, l’Italie a refusé de participer aux opérations offensives ou de soutenir le blocus du détroit d’Ormuz.
La dépendance de l'Italie aux échanges énergétiques maritimes la rend vulnérable aux perturbations dans le Golfe. La fermeture du détroit d'Ormuz menacerait les approvisionnements mondiaux en pétrole et en gaz, ce qui aurait de graves conséquences pour une économie déjà fragile. Le gouvernement a justifié sa position par la défense de la « liberté de navigation », se contentant de participer à des efforts limités pour sécuriser les voies maritimes.
Trump a dénoncé le refus de l'Italie comme un manquement aux obligations de l'alliance, révélant des tensions qui témoignent de l'érosion du cadre d'après-guerre.
En mars 2026, Meloni a rejeté une demande américaine d'utiliser la base de Sigonella pour des opérations liées à l'Iran, signalant ainsi sa volonté de limiter l'activité militaire américaine lorsqu'elle entre en conflit avec les intérêts nationaux.
Meloni a également critiqué Trump pour ses attaques contre le pape Léon XIV après que ce dernier se soit prononcé contre la guerre en Iran.
Parallèlement, l'Italie a maintenu ses engagements ailleurs, notamment au sein des opérations de l'OTAN en Europe de l'Est. Cet alignement sélectif, qui tente de concilier obligations et intérêts nationaux, ne fait qu'exacerber les contradictions fondamentales.
Sur le plan intérieur, l'ensemble de l’élite politique s'est rallié à la position du gouvernement. Des figures de l’« opposition », comme Elly Schlein, dirigeante du Parti démocrate, ont adopté une rhétorique nationaliste pour défendre Meloni face aux critiques étrangères.
« Aucun dirigeant étranger ne peut insulter et menacer notre pays et notre gouvernement », a déclaré Schlein. Cette déclaration résume la position de classe de la politique italienne : derrière des divergences superficielles, tous les grands partis défendent les intérêts du capital italien.
Le facteur déterminant de ces manœuvres réside également dans l’aggravation de la crise sociale. L’Italie demeure le seul pays de la zone euro où les salaires réels ont baissé depuis plus de trente ans. Le niveau de vie continue de se dégrader tandis que les inégalités se creusent.
Ce mécontentement s’est exprimé par une opposition de masse à la guerre. Les manifestations contre le génocide de Gaza ont rassemblé des centaines de milliers de personnes dans les rues. Le gouvernement a également subi un revers le 26 mars 2026, lorsque les électeurs ont rejeté à 54 % un référendum constitutionnel réactionnaire sur la réforme judiciaire, révélant la fragilité du soutien à Meloni.
Face à la colère grandissante, la classe dirigeante craint une explosion de contestation sociale plus large. Cette préoccupation influence la politique étrangère. La réticence à s'aligner pleinement sur les plans de guerre américains contre l'Iran reflète la crainte que de telles actions ne déclenchent une immense opposition au sein du pays.
Lors des manifestations du 25 avril, marquant le 81e anniversaire de la libération de l'Italie du fascisme, des centaines de milliers de personnes ont protesté contre la guerre, l'autoritarisme et l'érosion des droits démocratiques. Tout en invoquant la démocratie et l'unité, le gouvernement s'est efforcé de discréditer les protestations, utilisant des incidents isolés douteux pour justifier la répression et assimilant l'opposition à la guerre d'Israël à de l'antisémitisme.
Les actions des débardeurs en Italie et à travers la Méditerranée laissent entrevoir le potentiel d'un mouvement plus puissant. Le refus de manutentionner du matériel militaire démontre la capacité de la classe ouvrière à perturber la machine de guerre et indique l'émergence d'une opposition internationale.
La crise du gouvernement Meloni illustre un effondrement historique et international plus vaste. L'ordre d'après-guerre, fondé sur la domination économique et militaire américaine, se fissure sous le poids des contradictions du capitalisme mondial. Aucun camp de la classe dirigeante n’a de solution progressiste à proposer.
La question cruciale est le développement d'un mouvement politique de la classe ouvrière, international et indépendant. L'opposition croissante à la guerre et à l'austérité doit se muer en une lutte consciente contre le capitalisme. Seule l'unification internationale des travailleurs permettra d'enrayer la course au conflit impérialiste et d'instaurer un nouvel ordre social fondé sur les besoins humains plutôt que sur le profit.
(Article paru en anglais le 28 avril 2026)
