Allemagne : La RIO moréniste intègre le Parti de gauche dans un appui à la guerre et aux attaques sur la classe ouvrière

Capture d'écran de l'annonce du RIO du 22 janvier 2026 concernant l'adhésion de ses membres au Parti de Gauche.

Le 22 janvier, la publication en ligne germanophone moréniste Klasse gegen Klasse annonçait que « certains camarades » de l'Organisation révolutionnaire internationaliste (RIO) rejoignaient le Parti de gauche et son organisation de jeunesse ['solid]. Depuis, plusieurs articles ont paru sur Klasse gegen Klasse, relatant l'implication active des représentants du RIO au sein du Parti de gauche et célébrant leur future admission en tant que « membres à part entière ».

L'intégration des morénistes du RIO au Parti de gauche marque un nouveau virage à droite de cette tendance de pseudo-gauche, virage qui ne peut s'expliquer que par la crise actuelle du capitalisme. Ce phénomène se déroule sur fond d'escalade des guerres impérialistes, de montée des attaques sociales et de radicalisation politique croissante, notamment chez les jeunes et les travailleurs.

À l'échelle mondiale, le risque d'une Troisième Guerre mondiale s'intensifie fortement. L'OTAN intensifie sa confrontation avec la Russie, puissance nucléaire, en Ukraine. Israël commet un génocide à Gaza avec le soutien des États-Unis et des puissances européennes. L'attaque américano-israélienne contre l'Iran menace de plonger toute la région dans la guerre. Parallèlement, l'Allemagne connaît le plus important renforcement militaire depuis la Seconde Guerre mondiale, tandis que les droits sociaux et démocratiques sont systématiquement démantelés.

Cette situation suscite une résistance grandissante. En Allemagne, au cours de l'année écoulée, avant et après les élections fédérales, des milliers de personnes – principalement des jeunes – ont rejoint le Parti de gauche, souvent dans l'espoir d'y trouver un instrument politique dans la lutte contre la guerre, le fascisme et les inégalités sociales.

« Il existe un décalage considérable entre les espoirs que les jeunes associent au Parti de gauche et ce qu'il est réellement. Les premiers veulent s'opposer aux fascistes, ils rejettent l'agitation autour des réfugiés et ils souhaitent des revenus décents et des loyers abordables », a écrit le Parti de l'égalité socialiste (SGP) dans une déclaration sur les résultats des élections fédérales de 2025. « Mais le Parti de gauche n'a aucun programme pour contrer le virage à droite de ceux qui sont au pouvoir. Il entretient l'illusion que les principaux partis de la classe dirigeante pourraient être amenés à changer de cap par une combinaison d'opposition parlementaire et de pression populaire. »

La déclaration poursuit : « Le Parti de gauche prétend qu'il est possible de réformer le capitalisme, pas de l'abolir. Mais c'est une dangereuse illusion. Le virage à droite des élites dirigeantes n'est pas simplement le fruit de politiques erronées qu'on pourrait corriger par un peu de pression. Partout, la classe dirigeante recourt à la dictature et à la guerre car elle est confrontée à la crise profonde de son système social. »

Tandis que le SGP et son organisation de jeunesse et d'étudiants, l'IYSSE, luttent pour organiser l'opposition de manière indépendante et la transformer en un mouvement conscient de la classe ouvrière contre l'ensemble de la classe dirigeante et le capitalisme, RIO réagit en effectuant un virage à droite et en s'intégrant au Parti de gauche.

L’adhésion de la RIO au Parti de Gauche

Officiellement, la RIO a justifié son adhésion au Parti de gauche en invoquant son intérêt pour les nouveaux membres, majoritairement jeunes. Pourtant, au lieu de – comme le feraient les marxistes – les informer sur la nature du Parti de gauche, les en détacher et les rallier à une perspective socialiste indépendante, RIO poursuit l’objectif inverse : lier délibérément ces forces potentiellement contestataires à un parti profondément intégré à l’appareil d’État capitaliste qui appuie activement l’offensive réactionnaire de l’impérialisme allemand.

Ce faisant, la RIO suit la même voie que d’autres groupements de pseudo-gauche avant elle. Des tendances comme Marx21 et la SAV (Alternative socialiste) ont rejoint le parti pendant ou peu après sa fondation officielle en 2007 afin d’empêcher la création d’un parti ouvrier socialiste indépendant.

L’article programmatique de la RIO, intitulé « Unissons nos forces !», exprime clairement cette orientation. Le texte commence par affirmer que l'objectif est de «renforcer celles et ceux qui luttent au sein du Parti de gauche et qui [sont] unis contre le génocide, la militarisation et l'alignement de la direction du parti sur le SPD, Merz et les Verts ».

Cette formulation à elle seule est révélatrice. Elle décrit avec justesse la direction du parti, qui collabore avec le gouvernement et les Verts pro-guerre et soutient leur programme. Pourtant, ce constat n'implique pas nécessairement une rupture avec le parti. Il constitue plutôt un point de départ pour une action au sein du Parti de gauche.

La RIO est consciente de la force réactionnaire qu'elle soutient. Elle souligne que des représentants du Parti de gauche ont voté « en faveur des prêts de réarmement » et que la direction du parti s'est alignée sur la « raison d'État », c'est-à-dire le soutien au génocide israélien contre les Palestiniens. Elle critique cette direction pour « viser un gouvernement de coalition avec les partis pro-réarmement, le SPD et les Verts » et pour se présenter comme un « partenaire stable pour Merz ». En d'autres termes, la RIO admet ouvertement le caractère de droite et pro-militariste du Parti de gauche.

Pourtant, au lieu d'en tirer la conclusion logique qu'il faut combattre et dénoncer politiquement ce parti, elle déclare : « C'est précisément cette résistance que nous voulons développer ensemble au sein de ['solid] et du Parti de gauche. » Et d'ajouter : «Nous voulons renforcer les forces de gauche au sein du parti et former un front aussi résolu que possible contre ces forces de droite. »

Auparavant, la RIO avait appelé à une « rupture révolutionnaire » avec le Parti de gauche et, dans certains cas, avait présenté ses propres candidats aux élections. Depuis sa fondation, le Parti de gauche est « responsable des coupes budgétaires dans l'éducation et la santé, de la sous-traitance, des expulsions et des violences policières », « solidement ancré dans l'État allemand » et « stratégiquement orienté vers le transfert de la lutte de classe et des luttes en général au Parlement », comme l'indiquait par exemple un article de Klasse Gegen Klasse début 2023.

Aujourd'hui, face à l'aggravation de la crise capitaliste, la RIO opère un virage à droite délibéré. Elle reconnaît toujours que la direction du Parti de gauche est de fait intégrée à l'État bourgeois, soutient le réarmement et cherche à participer à des gouvernements avec des partis ouvertement de droite et procapitalistes. Pourtant, elle ne fait même plus semblant d'admettre l'évidence : le Parti de gauche est un obstacle à la lutte contre la guerre et les coupes sociales. Au lieu de cela, elle insiste sur le fait que cette « lutte » doit être menée en son sein.

Cette orientation vise explicitement à maintenir au sein du Parti de gauche les nouveaux membres radicalisés par le génocide à Gaza et le virage à droite de la politique officielle, et à les subordonner à son programme réactionnaire. La RIO note que « nombre de jeunes nouveaux membres sont clairement solidaires de la Palestine et très critiques à l’égard des compromis de la direction du parti ». Pourtant, la RIO n’appelle pas ces membres à rompre avec le parti. Au contraire, l’appel à « unir nos forces » dans ce contexte revient à subordonner l’opposition au contrôle d’une organisation qui fait elle-même partie de l’establishment capitaliste.

Histoire et caractère de classe du Parti de gauche

Le caractère réactionnaire de cette orientation ne peut être compris qu’en définissant clairement la nature même du Parti de gauche. Il ne s’agit pas d’une « arène » contradictoire où s’affrontent différents intérêts de classe, mais d’un parti bourgeois, historiquement construit, qui représente les intérêts de l’État et des classes moyennes aisées.

Ses racines plongent dans le SED (Parti socialiste unifié), le parti stalinien au pouvoir en RDA (Allemagne de l'Est), qui a opprimé la classe ouvrière pendant des décennies et organisé la restauration capitaliste en 1989-1990. Avec la chute du mur de Berlin, la bureaucratie stalinienne s'est transformée en une force bourgeoise, a garanti les droits de propriété et s'est intégrée à l'État allemand réunifié. Ce faisant, elle a poussé le caractère nationaliste et antimarxiste du stalinisme à son paroxysme.

Face à l'intensification de la résistance aux conséquences de l'Agenda 2010 du gouvernement Schröder, le PDS (Parti du socialisme démocratique), successeur du SED, a fusionné en 2007 avec l'Alternative électorale pour le travail et la justice sociale (WASG) pour former le Parti de gauche, afin d'absorber et de neutraliser cette résistance. La WASG était une alliance d'anciens responsables du SPD et de syndicats qui craignaient que le SPD, en raison de ses politiques de droite, ne soit plus en mesure d’étouffer la lutte de classe.

Depuis lors, le Parti de gauche s'est imposé comme partie intégrante du système de profit capitaliste. Sa participation au gouvernement, notamment au sein du Land de Berlin, a été associée à de coupes drastiques dans les dépenses sociales. Sous sa responsabilité partagée, des dizaines de milliers d'emplois dans le secteur public ont été supprimés, le logement social privatisé et de vastes programmes d'austérité mis en œuvre. Le parti a ainsi démontré qu'il était prêt à défendre les intérêts du capital avec la même constance que le SPD ou la CDU.

Parallèlement, le parti a joué un rôle central dans la préparation politique du retour du militarisme allemand. L'implication de son porte-parole pour la politique étrangère, Stefan Liebich, dans le document stratégique de 2013 intitulé « Nouvelle puissance – nouvelle responsabilité » a constitué une étape décisive dans cette direction. Ce document affichait ouvertement l'ambition de l'Allemagne de reprendre un rôle militaire de premier plan sur la scène internationale et a servi de modèle aux discours belliqueux prononcés par Gauck, Steinmeier et Ursula von der Leyen lors de la Conférence de Munich sur la sécurité de 2014.

Au cours des années suivantes, le Parti de gauche a soutenu cette orientation de manière de plus en plus manifeste. Il a appuyé l'offensive militaire de l'OTAN contre la Russie, la guerre de changement de régime en Syrie, le génocide à Gaza et, plus récemment, la guerre d'agression américano-israélienne contre l'Iran.

La cruauté politique du parti est particulièrement flagrante dans les déclarations de son président, Jan van Aken, qui a salué l'assassinat des dirigeants iraniens en leur souhaitant de « brûler en enfer ». Cette déclaration ne relève pas d'une erreur personnelle, mais exprime le caractère politique d'un parti entièrement dévoué aux intérêts impérialistes et à la barbarie qui les accompagne.

Le Parti de gauche porte également une lourde responsabilité dans la montée de l'extrême droite. Dans ses anciens bastions de l'est, l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) est aujourd'hui le parti dominant. D'une part, le Parti de gauche a largement contribué à la misère sociale qui plonge de nombreux travailleurs, notamment, dans le désespoir. D'autre part, le fait qu'il mène des politiques de droite sous couvert d'une rhétorique de « gauche » alimente la déception et la frustration politique que l'AfD et d'autres forces d'extrême droite exploitent délibérément. Et comme tous les autres partis bourgeois, le Parti de gauche est prêt à coopérer avec l'extrême droite et ses soutiens au sein de la classe dirigeante, et à mettre en œuvre leurs politiques anti-réfugiés et anti-ouvrières.

Des partis de pseudo-gauche dans d'autres pays jouent un rôle similaire. En Grèce, Syriza, parti frère du Parti de gauche, s'est allié au parti d'extrême droite Grecs indépendants (Anel) pour mettre en œuvre les mesures d'austérité draconiennes imposées par la Troïka, composée de la Banque centrale européenne, de la Commission européenne et du Fonds monétaire international. Le Parti de gauche a activement soutenu cette attaque historique contre la classe ouvrière grecque : début mars 2015, il a voté au Bundestag (Parlement allemand) en faveur des mesures en question et a par la suite défendu la politique de Syriza.

Dans ce contexte, l'adhésion de la RIO au Parti de gauche prend toute sa signification. Il ne s'agit pas d'une manœuvre tactique, mais du fruit d'une orientation politique visant à rallier les franges radicalisées de la société à un parti qui s'oppose systématiquement aux intérêts de la classe ouvrière. La RIO agit comme un agent de la direction de droite du parti et a pour mission de contenir l'opposition grandissante et de l'orienter vers des voies qui ne menacent pas le système capitaliste.

Racines morénistes

Le rôle de la RIO est profondément ancré dans l'histoire du morénisme. Ce courant, qui porte le nom de l'homme politique argentin Nahuel Moreno, se caractérise depuis des décennies par son adaptation aux forces non prolétariennes. Dès les années 1950, il rompt avec le mouvement trotskyste mondial et s'allie au péronisme. Moreno et ses partisans rejoignent ce mouvement bourgeois-nationaliste et déclarent que leur organisation agit « sous la discipline du général Perón ». Ce faisant, ils abandonnent le principe fondamental du marxisme : l'indépendance politique de la classe ouvrière.

Ce compromis a des conséquences politiques désastreuses. En 1958, sur les instructions de Perón, qui avait fui à l'étranger pour échapper à l'armée, Moreno soutient l'élection d'un président bourgeois de droite, malgré l'opposition d'une partie des militants péronistes.

Dans les années 1960, ce modèle se répète face à la révolution cubaine. Au départ, Moreno dénonça Fidel Castro car le mouvement péroniste glorifiait son adversaire, le dictateur Fulgencio Batista, surnommé le « Péron cubain ». Il opéra ensuite un revirement complet, décrivant Cuba comme un État ouvrier et saluant Castro, nationaliste petit-bourgeois, comme un modèle pour la révolution en Amérique latine. Derrière ces deux positions se cachait le refus de Moreno d'élaborer une politique indépendante pour la classe ouvrière.

L’ampleur du rôle réactionnaire joué par le morénisme est apparue au grand jour en Argentine dans les années 1970. Alors que le pays était en proie à une profonde crise révolutionnaire, le parti de Moreno s’est allié au gouvernement péroniste et a plaidé pour sa stabilisation. Il a signé des déclarations en défense de « l’ordre institutionnel » et s’est engagé à lutter pour la « continuité du gouvernement », au moment même où des forces paramilitaires assassinaient ouvriers et militants de gauche. Cette politique a contribué à désarmer politiquement la classe ouvrière et a ouvert la voie au coup d’État militaire de 1976, qui a coûté la vie à des dizaines de milliers de personnes.

La politique actuelle de la RIO s’inscrit dans cette tradition. Son adhésion au Parti de gauche constitue la forme moderne de cette même stratégie : l’adaptation à un parti bourgeois établi sous couvert d’une rhétorique « révolutionnaire ».

Cela est particulièrement manifeste dans le changement de nom du courant moréniste international, auquel appartient la RIO, en « Courant Révolution Permanente ». Comme l'a démontré le World Socialist Web Site, il s'agit d'une tentative d’exploiter la terminologie du trotskysme pour masquer une politique opportuniste. La théorie de la révolution permanente, fondée sur l'indépendance politique de la classe ouvrière, est ainsi pervertie.

L'adhésion de la RIO au Parti de gauche confirme cette analyse. Elle montre que le morénisme n'est pas une variante du trotskysme, mais un courant petit-bourgeois qui s’oppose à mener une politique de classe indépendante et qui en est incapable. Sa fonction principale est de désorienter les couches radicalisées de la population et de les asservir aux institutions du capitalisme, telles que le Parti de gauche et la bureaucratie syndicale.

Pour les travailleurs et les jeunes qui souhaitent lutter contre la guerre, le fascisme et les inégalités sociales, une conclusion s’impose : ce combat ne peut être mené au sein de partis qui font eux-mêmes partie de l'État bourgeois et de la réaction politique. Il exige une rupture consciente avec toutes ces organisations et la construction d'un mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière sur une base indépendante et internationale.

L’adhésion de la RIO au Parti de gauche ne constitue donc pas un simple aveu de faillite politique de la part de cette organisation. Elle apporte une clarté politique. La lutte pour une perspective socialiste est indissociable de la lutte contre les tendances de pseudo-gauche qui, sous couvert d’une rhétorique radicale, défendent les piliers et les intérêts politiques du système capitaliste. Elle exige la construction d’un parti mondial révolutionnaire indépendant : le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI), représenté en Allemagne par le Parti de l’égalité socialiste (SGP) et son organisation de jeunesse, l’IYSSE.

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