Contourner le peuple de Jörg Baberowski: le fascisme comme revitalisation de la démocratie

Il n'est guère surprenant qu'un livre sur la démocratie et son histoire écrit par un professeur d'extrême droite soit imprégné d'idées antidémocratiques, banalise la terreur nazie et salue le parti fasciste Alternative pour l'Allemagne (AfD) comme une revitalisation de la démocratie. Ce qui est remarquable en revanche, c'est que le dernier traité de Jörg Baberowski, Am Volk vorbei — Zur Krise der liberalen Demokratie (Contourner le peuple – À propos de la crise de la démocratie libérale) soit salué et encensé par d'innombrables médias. Cela ne peut être interprété que comme une campagne politique délibérée visant à assurer à l'AfD une place au gouvernement.

Jörg Baberowski [Photo by C.Stadler/Bwag / CC BY-SA 4.0]

Cet historien de l'Europe de l'Est, professeur à l'université Humboldt de Berlin, a joué un rôle déterminant dans la justification idéologique du retour du militarisme et des tendances dictatoriales en Allemagne. En février 2014, il plaidait dans le magazine Der Spiegel pour une réévaluation des nazis et affirmait qu'Hitler n'avait pas été «cruel». Il minimisait l'Holocauste en le comparant aux exécutions durant la guerre civile russe: «Au fond, c'était la même chose: du massacre industriel.» [1]

Cette banalisation des crimes passés du militarisme allemand allait de pair avec un appel à l’usage de la force militaire brutale. Lors d'un débat au Musée historique allemand le même Baberowski se prononça en faveur d'opérations militaires contre des terroristes ainsi: «Si l'on n'est pas disposé à prendre des otages, à incendier des villages, à pendre des gens et à semer la peur et la terreur, comme le font les terroristes, si l'on n'est pas prêt à commettre de tels actes, alors on ne pourra jamais gagner un tel conflit et il vaut mieux s'abstenir. »

L'IYSSE (Jeunes et Étudiants internationaux pour l’égalité sociale) a protesté avec véhémence contre cette falsification de l'histoire et cette propagande de guerre dans une université allemande. Des réunions rassemblant des centaines de participants et de nombreux conseils étudiants à travers l'Allemagne ont dénoncé Baberowski et attiré l'attention du public à ce sujet. Les différentes plaintes déposées par Baberowski, qui contestait la qualification d'«extrémiste de droite», de « raciste » ou de « falsificateur de l'histoire » à son égard, ont été rejetées par les tribunaux compétents. Pourtant, la grande majorité des médias et des représentants de tous les partis du Bundestag (parlement allemand) se sont ralliés au professeur d'extrême droite et ont défendu son programme politique. [2]

Néanmoins, suite à la vague de résistance étudiante, Baberowski s'est largement retiré de la vie politique quotidienne et a laissé le champ libre à d'autres pendant près de dix ans. Le fait que son retour actuel, marqué par un plaidoyer manifeste pour une intégration de l'AfD, soit salué par de nombreux médias, témoigne d'un virage à droite en profondeur de l'ensemble de la classe politique. Pas moins de six grands médias – Der Spiegel, Die Welt, la Frankfurter Rundschau, le quotidien autrichien Der Standard et les chaînes audiovisuelles publiques ARD et Deutschlandfunk – ont publié des entretiens détaillés et élogieux avec Baberowski à propos de son livre. Cicero et la NZZ [Neue Zürcher Zeitung] ont également publié des critiques positives; seul la Süddeutsche Zeitung a fait une critique mitigée et celle de Die Zeit a été un peu plus appuyée.

Pendant que Trump terrorise les travailleurs immigrés avec sa Gestapo de l'ICE, assassine ses opposants politiques en plein jour et appelle ouvertement à des crimes de guerre dans sa brutale guerre d'agression contre l'Iran, l'élite dirigeante allemande s'aligne elle aussi sur ce cours. Avec son traité pseudo-théorique, Baberowski est l'homme du moment. Du point de vue de la classe dirigeante, l’énorme réarmement militaire et les violentes attaques sociales qui en découlent exigent des méthodes de gouvernement autoritaires pour réprimer toute résistance.

Comme souvent chez Baberowski, Am Volk vorbei regorge de contradictions, d'incohérences et de pures inventions. L'auteur ne cherche nullement à développer son sujet de manière systématique, mais bien plutôt à marteler des idées politiques très concrètes à travers des réflexions hautement abstraites. Mais commençons par le commencement.

Le fascisme comme revitalisation de la démocratie

La thèse centrale de Baberowski est aussi simple que néfaste: les soi-disant «populistes» — par quoi il désigne principalement l’extrême droite malgré tous ses efforts pour maintenir une distance théorique — ne constituent pas une menace pour la démocratie, mais sont au contraire son correctif. «Le populisme, écrit Baberowski, est lui aussi un correctif, un antidote à l’auto-habilitation des privilégiés, un facteur qui brise le consensus établi et contribue ainsi à la revitalisation de la vie politique» (p.150).

Ailleurs, il s'enthousiasme pour «l'effet stimulant» du populisme (p.114). Il présente les éléments d’extrême droite comme des champions des droits démocratiques et des garants de la volonté du peuple:

Les populistes promettent ce que l'élite politique a depuis longtemps abandonné en tant que projet: l'abrogation des lois obsolètes, la possibilité de changer des conditions de vie perçues comme oppressives, pourvu qu'on le souhaite. Il s'agit de l'auto-habilitation des citoyens, de la transformation d'une démocratie de la confirmation et de l’autorisation en démocratie active. Car la plupart des électeurs des partis populistes n'exigent pas l'abolition de la démocratie. Ils aspirent bien plutôt à un mode de vie où leur voix compte et où leurs ressentiments refoulés peuvent s'exprimer. Ce n'est pas devant les tribunaux et les commissions – non-élus et responsables devant personne – mais dans le débat passionné, au Parlement et au gouvernement, que le dernier mot doit être prononcé. La volonté de la majorité devrait prévaloir; elle ne devrait plus être muselée par une classe politique qui n'a pas à rendre compte de ses actions. (p.135 et suiv.)

Qui sont ces forces revigorantes décrites ici? Bien que Baberowski ne nomme pas ouvertement l’AfD, il ne laisse aucun doute sur qui il a à l’esprit. Il énumère ainsi, «Silvio Berlusconi, Giorgia Meloni ou Jörg Haider, Geert Wilders ou Björn Höcke, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon ou les frères Kaczyński – nous, les représentants du peuple, contre l’élite corrompue, avide de pouvoir et déconnectée de la réalité» (p. 116). Höcke, le fasciste et chef de l’aile droite radicale de l’AfD condamné pour avoir utilisé le slogan interdit des SA, «Tout pour l’Allemagne», est ici placé dans la même catégorie que le populiste de gauche Mélenchon. Il ne s’agit pas d’une équation fortuite, mais du cœur même de la stratégie de banalisation de Baberowski: en traitant la gauche et la droite en tant que «populistes » analogues, il rend le fascisme présentable.

La glorification des fascistes par Baberowski poursuit un objectif transparent: favoriser leur participation au gouvernement. Nul besoin de s'inquiéter des droits démocratiques si les extrémistes de droite arrivent au pouvoir, sermonne-t-il:

Le fascisme n'est pas à nos portes. Même si quelqu'un cherchait à instaurer une dictature, qui le suivrait? Les sociétés européennes et nord-américaines se sont depuis longtemps immunisées contre de telles tentations. […] Là où des politiciens populistes sont arrivés au pouvoir, comme aux États-Unis, en Italie, en Grèce, en Pologne et au Brésil, ils l'ont également quitté après avoir perdu les élections. La bonne nouvelle: nous ne sommes pas au bord du gouffre (p. 135).

Baberowski accuse en conséquence ceux qui mettent en garde contre la menace fasciste, à l'instar du sociologue français Christophe Guilluy, de «se placer moralement au-dessus de leurs adversaires et de qualifier de propagande fasciste haineuse toute critique de la dynamique de pouvoir de la mondialisation» (p.134). Il déplore également que les extrémistes de droite mentionnés soient «stigmatisés comme “malfaisants”, “misanthropes” ou “irrationnels” et exclus du débat public» (p.153).

Baberowski ne se contente pas de blanchir Höcke et son parti, l'AfD, mais également le président américain Donald Trump, qu'il considère tout au long de l'ouvrage exclusivement comme un phénomène culturel et communicationnel. «Le trumpisme n'est pas l'œuvre d'un puissant lobby économique», explique Baberowski, «mais tout au plus le fruit d'une campagne médiatique négative qui a fait du candidat et de ses électeurs des objets de mépris et qui lui a permis de transformer la stratégie de polarisation constante et de diffamation par les élites libérales en un modèle économique fructueux» (p. 116).

Qui peut croire à de telles inepties? Trump bénéficiait déjà du soutien d'une part importante de l'oligarchie financière lors de sa campagne de réélection, notamment de celui de l'homme le plus riche du monde, Elon Musk. À son investiture, tous les grands magnats des affaires étaient assis derrière lui pour lui témoigner leur soutien. Son gouvernement est le gouvernement de l'oligarchie financière.

Les intérêts de cette oligarchie ne sont plus compatibles avec les besoins du peuple. C'est pourquoi la dérive dictatoriale est déjà bien avancée, en particulier aux États-Unis. De la traque des migrants digne de la Gestapo, en passant par l'assassinat d'opposants politiques au Minnesota, jusqu'à la mainmise sur les universités, Trump s'attaque aux droits démocratiques sur tous les fronts.

Ses attaques contre les droits sociaux et démocratiques des travailleurs américains trouvent un écho dans sa politique étrangère brutale. Trump mène une guerre d'agression criminelle contre l'Iran, se vante d'avoir commis de graves crimes de guerre et menace ouvertement de commettre un génocide. Ce n'est pas seulement la rhétorique qui rappelle celle des nazis. À la tête des États-Unis se trouve un chef mafieux qui défend sans scrupules les intérêts de l'oligarchie financière.

Lorsque Baberowski affirme que Trump ne représente aucune menace pour la démocratie, il pourrait tout aussi bien s'exclamer: «Personne n'a l'intention d'instaurer une dictature.» Ce professeur d'extrême droite cherche manifestement à minimiser les ambitions dictatoriales du fasciste de la Maison-Blanche en les présentant comme une «revitalisation de la démocratie», afin d'aider l'AfD à s'implanter en Allemagne.

Le programme de l'extrême droite

Sur le plan stylistique, Baberowski fait tout son possible pour prendre ses distances des «populistes» mais ses propres opinions refont surface régulièrement, lesquelles recoupent essentiellement celles de l’AfD.

Cela commence par sa conception de la mondialisation, qu’il ne comprend pas comme une étape du développement du capitalisme mais comme l’œuvre d’une «élite cosmopolite»: «Ils ont déclaré que la mondialisation était une interaction de forces libres afin de dissimuler le fait qu’il ne s’agissait de rien d’autre que d’instrumentaliser les gouvernements des États-nations à des fins égoïstes.» (p. 88) Ces élites ont ensuite profité de la mondialisation parce qu’elles «s’y retrouvent facilement dans un monde sans frontières, parce qu’elles sont mobiles et possèdent un capital culturel» (p. 88).

Les similitudes entre les «compères apatrides» du Kaiser Wilhelm, «la finance juive internationale» d'Hitler et la rhétorique néonazie des «mondialistes» ne sont pas fortuites. S'appuyant sur le principal théoricien du droit du Troisième Reich, Carl Schmitt, Baberowski affirme donc lui aussi que l'État-nation est le seul véhicule possible pour les structures démocratiques.

C’est la mondialisation qui a révélé que les concepts d’État, de peuple, de nation, de citoyen et de démocratie avaient toujours été appréhendés uniquement dans leur dimension territoriale. «Le concept central de la démocratie est le peuple, non l’humanité», écrivait Carl Schmitt. «Si la démocratie doit être une forme politique, il ne peut y avoir qu’une démocratie du peuple, et non de l’humanité» (p. 89).

Partant de cette conception réactionnaire, qui ne repose pas sur des droits humains inaliénables mais sur l'exclusion des ennemis selon Schmitt, Baberowski développe l'agitation classique de la droite contre les migrants. Il écrit:

Aujourd'hui, l'État-providence croule sous un fardeau qu'il ne peut plus supporter, car il doit aussi prendre en charge des personnes qui n'ont pas contribué à son financement. Chacun sait qu'il est financé par les impôts et les cotisations de tous ceux qui vivent et travaillent sur son territoire. L'État social se maintient grâce à son caractère exclusif, et quiconque souhaite abolir les frontières le met en péril. Car l'un et l'autre sont incompatibles: frontières ouvertes et sécurité sociale pour tous (p. 89).

Dans la plus pure tradition de l'extrême droite, Baberowski fait des réfugiés des guerres de l'OTAN les boucs émissaires des conséquences des coupes sociales des dernières années. Au cours des vingt dernières années, les logements sociaux ont été privatisés, les caisses des collectivités locales pillées et les systèmes de protection sociale démantelés afin de distribuer des milliards aux plus riches et de financer un réarmement massif. Et maintenant, ce sont les plus vulnérables de la société qui en sont tenus responsables!

La confrontation construite par Barberowski entre un capitalisme mondial débridé et un État-nation supposément familier est également au cœur de toutes les idéologies de droite et d'extrême droite.

Historiquement, l'émergence de l'État-nation et de la démocratie sont étroitement liées. Elles ont façonné l'ère des révolutions bourgeoises, qui ont mis fin au pouvoir de la noblesse, surmonté la fragmentation féodale et, avec l'État-nation, créé un cadre plus large pour le développement des forces productives.

Pourtant, dès la fin du XIXe siècle, la division du travail et le commerce mondial avaient fait voler en éclats les frontières de l'État-nation. Ce dernier était devenu un obstacle aux forces productives modernes. Les Première et Seconde Guerres mondiales en furent l'expression. Les puissances impérialistes tentèrent de résoudre la contradiction entre l'économie mondiale et la nation en se partageant de force le monde au détriment de leurs rivaux. Le nationalisme devint l'arme de la réaction la plus extrême. Il fut dirigé contre la classe ouvrière, étroitement liée aux forces productives modernes et qui se battait sous le drapeau de l'internationalisme socialiste.

Hitler idolâtrait la nation, qu'il fondait sur la race et le sang. Pourtant, il ne recherchait pas l'autosuffisance nationale. Son nationalisme servait à mobiliser toutes les forces de la société pour conquérir d'abord l'Europe, puis le monde; il constituait la coquille idéologique d'un programme impérialiste supranational qui ne tolérait aucune opposition sociale ou politique et ne pouvait être mis en œuvre que par le biais d'une dictature fasciste.

Les extrémistes de droite d'aujourd'hui – du mouvement MAGA de Trump à l'AfD allemande – s'inscrivent dans cette tradition. Ils prônent le nationalisme et mènent des guerres impérialistes. Ils bafouent les droits démocratiques de la classe ouvrière, aujourd'hui plus internationalisée que jamais. Presque tous les produits transitent par des centaines d'intermédiaires et traversent des dizaines de pays avant d'atteindre le consommateur. Les technologies révolutionnaires dans les domaines de l'informatique, des communications, de la médecine et dans d'innombrables autres secteurs seraient impensables sans la division internationale du travail.

Contrairement à ce qu'affirme Baberowski, s'appuyant sur Carl Schmitt, la démocratie ne repose pas sur la «nation» et le «peuple». Sa défense est inextricablement liée au dépassement de l'État-nation et de la propriété privée capitaliste qu'il défend.

Un anti-démocrate écrit sur la démocratie

Il n'est pas sans une certaine ironie que Baberowski, de toutes les personnes, écrive un livre sur la démocratie. Ce professeur, qui a cherché à fonder un centre de recherche intitulé «Les dictatures comme ordres alternatifs» et qui a agressé physiquement un étudiant le critiquant, s'est jusqu'ici ouvertement inscrit dans la tradition de la droite réactionnaire et antidémocratique.

Dans son ouvrage Räume der Gewalt (Espaces de violence), Baberowski esquisse une vision de l'humanité totalement incompatible avec les idéaux démocratiques. Sa thèse principale est que la violence est une caractéristique fondamentale de la nature humaine, sans causes sociales ni idéologiques. Il en déduit qu'«aucun ordre n'est concevable qui ne soit fondé sur des hiérarchies et des inégalités sociales» ( Baberowski 2015, p. 123).

Dans une interview, il a résumé cela de manière encore plus frappante: «Dès que plus de trois personnes se réunissent, il faut clarifier qui prend les décisions. Une personne détient alors le pouvoir, tandis que les autres bénéficient de la sécurité de l’ordre.» [ 3 ] Il s’appuie également sur les mêmes hypothèses dans son dernier livre, déclarant par exemple: «Les chaînes ne peuvent être brisées; au mieux, elles peuvent être rendues plus souples et élastiques » (p. 23).

Partant de ce point de vue réactionnaire, Baberowski propose une histoire de la démocratie très sélective. Son objectif principal est, en fin de compte, de justifier l'idée banale que la représentation et la souveraineté populaire sont des choses contradictoires auxquelles on a accordé une importance différente. Sur cette base, il soutient ensuite, dans les derniers chapitres, que les fascistes doivent être intégrés pour rendre justice à la souveraineté populaire.

Mais au fil du récit, Baberowski révèle à maintes reprises ses idées fondamentalement autoritaires. On ne peut s'empêcher de penser au Docteur Folamour qui, dans sa description de la guerre nucléaire, est incapable de contrôler son bras droit.

Baberowski aborde la relation entre représentation et souveraineté populaire sans faire référence aux réalités sociales concrètes, aux luttes des classes ou aux soulèvements. Pour lui, la démocratie est toujours quelque chose qu’on accorde au peuple, et non un acquis conquis dans la lutte. Les grands bouleversements sociaux qui ont rendu la démocratisation possible sont systématiquement ignorés ou marginalisés.

La Révolution française est pratiquement absente de son ouvrage, alors même qu'elle fut la première grande révolution démocratique de masse de l'ère moderne, qui renversa l'absolutisme et instaura le principe de la souveraineté populaire. La Révolution américaine est mentionnée, mais uniquement sous l'angle de ses aspects conservateurs: Baberowski met l'accent sur le compromis fédéraliste, la limitation du pouvoir de la majorité par le droit constitutionnel et les garanties institutionnelles contre la démocratie directe. Il ne dit cependant rien de la Déclaration d'indépendance de 1776, qui affirmait que «tous les hommes sont créés égaux» et qu’ils ont le droit de renverser un gouvernement tyrannique – une impulsion révolutionnaire qui eut un impact mondial.

Lorsqu'il décrit le développement de la démocratie en Allemagne, il ne peut s'empêcher de mentionner le socialisme comme force motrice. Mais il lui attribue un rôle totalement subordonné. Baberowski souligne le rôle de la Première Guerre mondiale dans la démocratisation: non pas en raison des combats et des révoltes des ouvriers et des soldats, ni à cause de la Révolution russe et de la Révolution de novembre qui ont coûté le trône à la noblesse allemande, mais parce que la guerre avait mobilisé l'ensemble de la population et créé ainsi une expérience collective. En réalité, ce sont les masses qui ont arraché les droits démocratiques par les grèves et les soulèvements, et non la guerre en tant que telle.

Il n'est donc pas surprenant que Baberowski cite toujours et encore Carl Schmitt comme témoin clé. La théorie du politique de Schmitt partage avec l'anthropologie de la violence de Baberowski un même trait réactionnaire sous-jacent: tous deux conçoivent la dichotomie ami-ennemi non comme un produit de conditions sociales concrètes, de contradictions historiques ou de conflits de classes, mais comme une caractéristique essentielle et intemporelle du politique même. Baberowski écrit:

La politique fait partie intégrante de la nature humaine, une réalité existentielle. Nous sommes politiques dans le monde; nous distinguons les uns des autres, nous nous affirmons ou nous nous soumettons. Un monde totalement pacifié, sans opposition, serait un monde sans politique. La politique, dit Schmitt, n’est pas la lutte elle-même, mais une attitude qui, en permanence, prend en compte sa possibilité. Le cœur du politique réside donc dans la distinction entre ami et ennemi, une contradiction de vérités morales insoluble (p. 150).

Par là, Baberowski s’aligne sur la théorie réactionnaire de l’État de Schmitt. Schmitt décrit le concept d’ami-ennemi comme un principe constitutionnel général du politique: tout conflit – qu’il soit moral, religieux ou économique – devient politique «lorsqu’il est suffisamment fort pour regrouper efficacement les gens en amis et en ennemis» [4].

Pourtant, cette théorie est imprégnée d'une attitude profondément antidémocratique: pour Schmitt, le politique se définit par la possibilité toujours latente de la lutte armée, voire du meurtre physique de l'ennemi. Le débat parlementaire et le compromis ne sont à ses yeux que des artifices libéraux et dépolitisés qui réduisent la « lutte » à une simple « discussion ». En cas d'urgence, l'État doit désigner souverainement l'ennemi, y compris l'ennemi intérieur, que Schmitt lui-même associe à la logique de la guerre civile. Ce concept n'est pas une catégorie d'analyse démocratique, mais le fondement théorique de la légitimation de l'état d'urgence et de la dictature. Après 1933, Schmitt a utilisé ces théories pour justifier la dictature nazie.

Baberowski est parfaitement conscient des conséquences des théories de Schmitt. Dès janvier 2017, il a donné à l'Université Humboldt la conférence dite « Carl Schmitt », intitulée « La révolution russe et les origines de la dictature souveraine ». Dans cette conférence, il soutenait, reprenant la terminologie de Schmitt, que le tsar ou le gouvernement provisoire aurait dû instaurer une « dictature provisoire » afin de réprimer la révolution sociale.

Ce raisonnement dictatorial et réactionnaire est un fil conducteur dans l'œuvre de Baberowski. Tout le langage poli qu'il emploie désormais pour justifier un dialogue démocratique avec les fascistes se révèle ainsi être la stratégie bien connue de l'extrême droite: elle invoque la liberté d'expression lorsqu'elle est critiquée, mais s'attaque aux droits démocratiques les plus fondamentaux une fois au pouvoir. C'est précisément à cette fin que la classe dirigeante l’instrumentalise.

Banaliser les nazis

La principale leçon politique à tirer de ce contexte est, bien sûr, la dictature nazie. Aux dernières élections libres de novembre 1932, Hitler n'a recueilli que 33,1 pour cent des suffrages, un score nettement inférieur à celui des deux partis ouvriers, les sociaux-démocrates et le Parti communiste réunis. Pourtant, il est arrivé au pouvoir grâce à un complot impliquant l'armée, le patronat et les médias, dans le but d'anéantir les organisations ouvrières et de préparer une nouvelle guerre. En mars, tous les partis bourgeois «démocratiques» ont alors voté en faveur de la Loi des pleins pouvoirs.

Comme l'a démontré Peter Longerich, à partir d'une analyse systématique d'un grand nombre de rapports du renseignement et de la police, l'opposition au régime nazi était largement présente durant tout son règne. Elle ne trouvait tout simplement pas d’expression politique ouverte. [5] C'est pourquoi les nazis ont régné par une terreur sans précédent. Immédiatement après leur prise de pouvoir, ils ont créé un réseau d'au moins 70 camps de concentration, où des dizaines de milliers de communistes, de sociaux-démocrates et de syndicalistes ont été emprisonnés et privés de leurs droits. La terreur n'a cessé de s'intensifier, culminant avec le massacre de masse de la Seconde Guerre mondiale et l'extermination industrielle des Juifs allemands et européens.

On ne trouve pas une seule phrase à ce sujet dans l'ouvrage de Baberowski sur l'histoire de la démocratie en Allemagne! Au contraire, il décrit la brutale dictature nazie comme une sorte d'éveil national. Par exemple, lorsqu'il paraphrase le témoignage d'une jeune fille de l'époque nazie: «En s'affranchissant de ses représentants, la souveraineté populaire s'est d'abord exprimée dans le Führer. C'est sans doute ainsi que beaucoup d'Allemands l'ont comprise lorsqu'ils ont décidé de se soumettre au séducteur.» Il résume ensuite sa pensée ainsi: «L'idée d'une communauté de destin englobant tout est manifestement capable de captiver les masses tant que les dictatures tiennent leurs promesses et offrent au peuple ce qu'il désire le plus dans sa vie quotidienne» (p. 74).

Alors que la terreur de l'État nazi est totalement passée sous silence et que ce dernier est transformé en une communauté nationale idyllique, Baberowski présente ceux qui ont combattu les nazis comme les véritables ennemis de la démocratie. Il souligne à plusieurs reprises que communistes et nazis méprisaient la démocratie. Pourtant, dans le chapitre concerné, il consacre plus de cinq pages aux communistes et aux socialistes; et seulement trois pages aux nazis, dans tout l'ouvrage.

Ce qu'il affirme à propos des opposants communistes à la guerre, à la dictature et au fascisme est totalement infondé. Il cite le discours prononcé par la communiste Clara Zetkin lors de l'ouverture du Reichstag en 1932 et l'accuse de «mépris pour la démocratie» (p. 72). Or, Zetkin ne méprisait pas la démocratie. Dans son discours, elle a fustigé le cabinet présidentiel de Papen, qui gouvernait de manière dictatoriale par décrets d'urgence, et a appelé le Reichstag à renverser Papen. «Le renversement du gouvernement par le Reichstag ne peut être que le signal de la mobilisation et de la prise de pouvoir des masses les plus larges, en dehors du Parlement», a poursuivi Zetkin. « Dans ce combat, la tâche première et primordiale est d'écraser le fascisme.»

Les avertissements de Zetkin se révélèrent justes cinq mois plus tard, lorsque les mêmes personnes qui avaient aidé les cabinets présidentiels à s'emparer du pouvoir dictatorial nommèrent Hitler chancelier du Reich. Pour Baberowski cependant, l'appel à la lutte antifasciste constitue un «mépris de la démocratie».

Outre le fait de minimiser la terreur nazie et de dénigrer les antifascistes, la très brève digression de Baberowski sur le Troisième Reich sert essentiellement à minimiser la menace que représentent les fascistes d'aujourd'hui. Puisque les nazis (et les communistes!) ont ouvertement déclaré vouloir instaurer une dictature, contrairement aux «populistes» actuels, on ne peut supposer qu'ils souhaitent abolir la démocratie (p. 133 et suiv.). L'absurdité de cette affirmation a déjà été démontrée plus haut à propos de Trump, qui, soit dit en passant, a lui aussi déclaré ouvertement ne pas vouloir renoncer au pouvoir.

En réalité, les parallèles avec les années 1930 sont frappants. La déclaration ouverte de Trump de vouloir commettre des crimes de guerre, sa menace d'anéantir l'Iran et d'affamer des millions de personnes, sont, par leur brutalité, comparables uniquement à celles des nazis. Ses attaques systématiques contre les droits démocratiques et sociaux des travailleurs visent à préparer une guerre totale contre la Chine, qui menace la survie même de la civilisation humaine.

En Allemagne également, le gouvernement se réarme à une échelle inédite depuis Hitler, et les droits démocratiques sont menacés. Quiconque s'oppose à l'horrifiant génocide de Gaza ou à la guerre brutale contre l'Iran doit s'attendre à une répression massive. Dans ces conditions, même les élites dirigeantes allemandes se montrent séduites par la dictature. C'est pourquoi le traité de Baberowski est salué et l'AfD courtisée.

Il existe cependant des différences importantes par rapport aux années 1930. Les groupes d'extrême droite ne sont pas des organisations de masse dotées d'ailes militantes puissantes. La guerre et le militarisme sont rejetés par une immense majorité, et les travailleurs du monde entier commencent tout juste à s'affranchir du carcan des syndicats et à opposer une véritable résistance à la débauche de coupes salariales et de licenciements de masse.

Cette opposition doit être reliée à la lutte contre la guerre et la menace fasciste et dirigée contre la racine du problème: le capitalisme. Rejeter la justification idéologique effrénée du fascisme et de la guerre est un élément essentiel de cette lutte.

(Article paru en anglais le 8 mai 2026)

Notes de bas de page

(1) https://www.spiegel.de/international/world/questions-of-culpability-in-wwi-still-divide-german-historians-a-953173.html

(2) Détaillé dans : Vandreier, Pourquoi sont-ils de retour ? , Livres Mehring

(3) Baberowski et Kröber en discussion, « Krieg wird es immer geben » (« il y aura toujours des guerres»), dans: Cicero (2016), Nr. 1, art. 112-119

(4) Schmitt, Le concept de politique , Munich, 1932, p. 25

(5) Longerich, Unwillige Volksgenossen. Wie die Deutschen zum NS- Régime standen. Eine Stimmungsgeschichte, Munich, 2025

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