Nous publions ici le rapport d'ouverture du IXe congrès du Socialist Equality Party (États-Unis), présenté par David North, président national du SEP. Le congrès s'est tenu du 2 au 7 août 2026. Ce rapport a introduit la première résolution, «Le SEP et la lutte contre la guerre impérialiste», qui a été adoptée à l'unanimité.
Un tournant historique
1. Le IXe congrès du Socialist Equality Party (Parti de l'égalité socialiste) se réunit à un tournant décisif de l'histoire politique des États-Unis et du monde: au carrefour de la guerre, de la crise économique et d'une radicalisation sociale galopante. L'aura d'invincibilité américaine, forgée pendant plus de trente-cinq ans sur la stratégie brutale des bombardements «choc et effroi», a volé en éclats.
2. La classe dirigeante a porté Trump au pouvoir en croyant que les intérêts de l'oligarchie seraient bien défendus par un gangster sans scrupules. La préface d' Oligarchie: Trump et l'effondrement de la démocratie américaine – l'ouvrage contemporain le plus important sur la politique américaine – pose la question suivante:
Quelles circonstances socio-économiques ont permis à un tel homme d'accéder au pouvoir ? Qu'est-ce qui lui a permis de traverser une décennie de scandales et de crimes, dont chacun aurait suffi à anéantir la carrière de n'importe quel homme politique américain ? Et surtout, dans l'intérêt de qui gouverne-t-il ?
La réponse à la dernière question ne souffre d’aucune ambiguïté. Trump est l’instrument politique de l’oligarchie financière et des trusts qui a pris le pouvoir aux États-Unis, une aristocratie financière qui a amassé une richesse sans précédent dans l’histoire de l’humanité et qui, par essence, est viscéralement hostile aux formes démocratiques de gouvernement. [1]
3. Dans la lutte contre l'esclavagisme qui menaçait de détruire l'Union, la jeune bourgeoisie américaine a pu trouver un Abraham Lincoln dans la petite ville de Springfield, en Illinois, et l'a porté au pouvoir. Dans les années 1930, en pleine Grande Dépression, un impérialisme américain encore en plein essor a pu produire un homme politique du calibre de Franklin Delano Roosevelt. Mais aujourd'hui, la décadence de la classe dirigeante américaine trouve son expression la plus obscène dans un président qui ressemble à un personnage de film de Scorsese.
4. Mais l’expérience de Trump dans les bas-fonds de l’immobilier new-yorkais et des casinos d’Atlantic City ne l’a pas préparé aux conséquences désastreuses de sa guerre criminelle contre l’Iran. Ce n’est pas seulement l’administration Trump qui est désorientée et discréditée. Cette guerre a bénéficié d’un soutien bipartite. Le Parti démocrate s’est félicité des premiers bombardements et de la décapitation du gouvernement iranien. La stratégie qui a guidé la politique étrangère des États-Unis pendant trente-cinq ans – résumée par la formule tristement célèbre du Wall Street Journal, «La force fait des miracles» – a volé en éclats.
5. Le fiasco iranien va ébranler l'ensemble du système politique américain et international. Les premières répercussions économiques et politiques se font déjà sentir. Parmi ses conséquences immédiates figure la mise à nu de la corruption du système social capitaliste actuel: son système bipartite, ses médias contrôlés par les trusts, son monde universitaire corrompu, ses organisations syndicales bureaucratiques, sa pseudo-gauche aisée et obsédée de la politique d’identité, et sa culture intellectuellement dégradée.
6. La guerre n’est pas un événement isolé, sans lien avec des processus plus vastes. La convergence de la défaite militaire, de la radicalisation sociale et de la crise politique n’est ni un accident ni quelque chose d’inattendu. Elle résulte des contradictions du capitalisme américain et mondial, anticipées et analysées par le mouvement trotskyste. Les travaux de ce congrès doivent donc commencer par un examen de la perspective qui a guidé l’action du parti.
I. La décennie de la révolution socialiste
7. Le 3 janvier 2020, le World Socialist Web Site publiait sa déclaration du Nouvel An: «La décennie de la révolution socialiste commence». Au cours des six années et demie qui ont suivi sa publication, cette déclaration a suscité un certain type de critique dont la seule méthode consiste à se référer au calendrier. Aucun gouvernement ouvrier n’a encore été instauré nulle part dans le monde; par conséquent, le titre est démenti. L’argument ne répond pas à une moindre phrase du document.
8. Cette approche trouve son expression intellectuelle la plus élaborée dans The Twilight World of Trotskyism (Le crépuscule du trotskysme mondial) de John Kelly, un ouvrage consacré à la thèse selon laquelle le mouvement trotskyste est une relique historique vouée à disparaître, et dans lequel la Perspective de 2020 est particulièrement dénoncée. Kelly écrit:
Hermétiquement enfermées dans leur doctrinarisme et hostiles à toute véritable enquête empirique ou innovation théorique, les organisations du trotskysme orthodoxe sont condamnées à répéter à jamais les slogans et les politiques du premier quart du 20e siècle, convaincues que ces idées, et elles seules, détiennent la clé de leur transformation imminente en partis révolutionnaires de masse qui mèneront des attaques de style léniniste contre le pouvoir capitaliste dans le monde entier. [2]
9. Ce passage illustre la faillite intellectuelle et politique du néo-stalinisme et des formes connexes de politique petite-bourgeoise qui prospèrent dans le milieu universitaire. Chaque élément de l'accusation inverse la réalité. Ce que Kelly raille comme «doctrinarisme» est la défense de la continuité historique du marxisme, le fondement théorique sans lequel un pronostic scientifique est impossible. L'«enquête empirique» qu'il revendique a produit un livre proclamant le crépuscule du trotskysme à la veille même de la plus grande crise du capitalisme mondial depuis 1945.
10. Les «slogans et politiques» que Kelly dénonce constituent les fondements théoriques et programmatiques de la stratégie de la révolution socialiste à l’époque impérialiste. Citons quelques exemples du «doctrinarisme» auquel Kelly s’oppose:
La guerre actuelle est au fond une révolte des forces productives contre la forme politique de la nation et de l'État [...] la véritable signification objective de cette guerre réside dans l'effondrement des centres économiques nationaux actuels et leur substitution par une économie mondiale. Or, la solution que les gouvernements envisagent pour résoudre le problème de l'impérialisme ne passe pas par une coopération intelligente et organisée de tous les producteurs de l'humanité, mais par l'exploitation du système économique mondial par la classe capitaliste du pays victorieux [...] [Trotsky, La guerre et l’Internationale, 1915]
Que l'impérialisme soit un capitalisme parasitaire ou pourrissant, c'est ce qui apparaît avant tout dans la tendance à la putréfaction qui distingue tout monopole sous le régime de la propriété privée des moyens de production. La différence entre la bourgeoisie impérialiste démocratique républicaine, d'une part, et réactionnaire monarchiste, d'autre part, s'efface précisément du fait que l'une et l'autre pourrissent sur pied […] La réaction politique sur toute la ligne est le propre de l'impérialisme. [Lénine, Impérialisme et la scission du socialisme 1916]
11. En m’éloignant de plusieurs années de la frontière précise des 25 premières années du siècle dernier, je citerai quelques autres passages qui illustrent le «doctrinarisme» qui, malgré les objections de Kelly, demeure le fondement essentiel de la stratégie révolutionnaire:
À notre époque, qui est l'époque de l'impérialisme, c'est-à-dire de l'économie mondiale et de la politique mondiale dirigées par le capitalisme, pas un seul Parti communiste ne peut élaborer son programme en tenant essentiellement compte, à un plus ou moins haut degré, des conditions et tendances de son développement national [...]
Le programme international doit procéder directement d'une analyse des conditions et des tendances de l'économie mondiale et du système politique mondial, considérés dans leur ensemble, avec toutes leurs interconnexions et contradictions, c'est-à-dire avec l'interdépendance antagoniste de leurs différentes parties. À l'époque actuelle, et bien plus encore qu'auparavant, l'orientation nationale du prolétariat ne peut et ne doit découler que d'une orientation mondiale, et non l'inverse. C'est là la différence fondamentale et primordiale entre l'internationalisme communiste et toutes les formes de national-socialisme. [Trotsky, Critique du programme de l'Internationale communiste, 1928]
En période de crise, l'hégémonie des États-Unis se fera sentir plus complètement, plus ouvertement, plus impitoyablement que durant la période de croissance. Les États-Unis liquideront et surmonteront leurs difficultés et leurs troubles, avant tout au détriment de l'Europe; peu importe où cela se passera, en Asie, au Canada, en Amérique du Sud, en Australie ou en Europe même; peu importe que ce soit par la voie «pacifique» ou par des moyens militaires. [Trotsky, Critique du programme de l’Internationale communiste, 1928]
La révolution socialiste commence sur le terrain national, se développe sur l'arène internationale et s'achève sur l'arène mondiale. Ainsi la révolution socialiste devient permanente au sens nouveau et plus large du terme: elle ne s'achève que dans le triomphe définitif de la nouvelle société sur toute notre planète. [Trotsky, «Qu’est-ce que la révolution permanente ?» 1930]
Un «socialiste» qui prêche la défense nationale est un petit-bourgeois réactionnaire au service du capitalisme en déclin. Ne pas se lier en temps de guerre à l'État national, suivre la carte, non de la guerre, mais de la lutte des classes, n'est possible que pour un parti qui a déjà déclaré une guerre inexpiable à l'État national en temps de paix. C'est seulement en réalisant pleinement le rôle objectivement réactionnaire de l'État impérialiste que l'avant-garde prolétarienne s'immunise contre toutes les sortes de social-patriotisme. Cela signifie qu'une rupture réelle avec l'idéologie et la politique de «défense nationale» n'est possible que du point de vue de la révolution prolétarienne internationale.[Trotsky, La guerre et la IVe Internationale, 1915]
12. Ces conceptions, héritées du premier quart et du premier tiers du XXe siècle, demeurent le fondement de la stratégie marxiste à l'aube de ce deuxième quart crucial du XXIe siècle. Kelly, dont l'héritage politique s'inscrit dans le mouvement stalinien qui, pendant quatre-vingt-dix ans, a prédit la disparition du trotskysme tout en liquidant d'abord ses cadres, puis lui-même, signe l'oraison funèbre de cette même tendance dont les événements ultérieurs ont confirmé la justesse. Mais ne condamnons pas M. Kelly sans examiner avec toute l'attention que mérite son alternative au dogmatisme trotskyste. Il nous informe que
réduire la politique de la classe ouvrière au choix binaire entre socialisme réformiste et socialisme révolutionnaire […] omet un troisième volet encore plus important, celui de la «réforme sociale», la recherche d’améliorations de la qualité de vie dans les paramètres du capitalisme. [3]
13. Je soupçonne que M. Kelly n'a pas lu attentivement la réponse de Rosa Luxemburg à Edward Bernstein en 1898, intitulée «Réforme ou Révolution». Quoi qu'il en soit, et c'est assez remarquable, Kelly, dont l'ouvrage a été publié en 2022, cite l'Amérique latine comme preuve de la viabilité de sa vision de la réforme sociale. Mais l'histoire des cinq dernières années, sans parler du siècle dernier, a-t-elle confirmé le bien-fondé de la perspective de Kelly, en Amérique latine, en Europe ou ailleurs ?
14. Quatre ans après que Kelly a relégué la révolution aux archives, les «paramètres du capitalisme» au sein desquels des améliorations devaient être recherchées pacifiquement ont révélé leur véritable nature: ceux de l’austérité, de la dictature et de la guerre. Son Amérique latine démocratisée rêvée, qui l’enthousiasmait tant il y a quelques années encore, est désormais dirigée par un Fujimori à Lima, un pinochetiste à Santiago, un partisan de la junte armé d’une tronçonneuse à Buenos Aires – et, à Caracas, par un gouvernement intérimaire installé après l’enlèvement d’un chef d’État par des commandos américains et la cession du pétrole du pays à Wall Street.
15. Les partis sociaux-démocrates qu'il présentait comme modèles de «réforme sociale» réarment l'Europe et démantèlent ce qui reste de l'État-providence dont il énumérait les directives et les lois comme preuve du potentiel de réforme du capitalisme. Kelly affirme que le trotskysme poursuit vainement un programme irréalisable.
16. Nous pouvons rétorquer, avec une justification bien plus convaincante, que Kelly présente une perspective dont chaque prémisse – la pérennité de la démocratie bourgeoise, l’impossibilité d’une guerre mondiale, l’épuisement de l’époque révolutionnaire – a été réfutée par les événements. Le crépuscule, en fin de compte, n’est pas tombé sur la Quatrième Internationale, mais sur les illusions de ceux qui ont rédigé sa nécrologie.
17. La première phrase de la déclaration de 2020 était la suivante: «L’arrivée de la nouvelle année marque le début d’une décennie d’intensification de la lutte des classes et de la révolution socialiste mondiale.» L’expression clé est «marque le début». La déclaration décrivait la situation objective et son évolution; elle ne proposait pas de calendrier d’insurrections. Le cours des cinq dernières années a pleinement confirmé la perspective avec laquelle nous avons entamé la décennie.
18. Les résolutions soumises au IXe Congrès constituent une évaluation systématique de la situation mondiale un an après le milieu de la décennie. Chaque tendance fondamentale qui y est relevée – l’émergence du militarisme impérialiste, la crise de l’économie mondiale, l’effondrement de la démocratie bourgeoise et le basculement vers un régime autoritaire, la contradiction explosive entre le développement technologique et le système du profit fondé sur la propriété privée, les niveaux irrationnels de concentration des richesses et d’inégalités sociales, et la radicalisation internationale de la classe ouvrière – s’est développée avec une ampleur et une rapidité qui dépassent les prévisions de la perspective de 2020.
II. La métastase de la Troisième Guerre mondiale
19. La déclaration de 2020 plaçait le risque d’une troisième guerre mondiale au cœur de son analyse de la décennie à venir. Elle ancrait ce risque dans la contradiction fondamentale du système capitaliste mondial, entre l’intégration mondiale des forces productives et le cadre des États-nations dans lequel le capitalisme est historiquement enraciné. Six ans et demi plus tard, la question n’est plus de savoir si une telle guerre éclatera.
20. La guerre mondiale est en cours, se développant à la manière d'un processus métastatique: elle se propage à l'échelle mondiale comme une affection chronique qui s’aggrave, colonisant de nouvelles régions, fusionnant des conflits auparavant distincts et transformant progressivement l'économie mondiale et chaque État-nation en vue de la conflagration générale vers laquelle elle tend. Ainsi, la question familière: «Y aura-t-il une troisième guerre mondiale ?» est mal posée.
21. Comme je l'ai déclaré le 1er mai 2026, «la guerre mondiale n'est pas une menace future, mais une réalité qui se déroule actuellement». Il s'agit d'un processus continu à analyser, consistant en la multiplication des fronts, l'imbrication des théâtres d'opérations, la subordination de la vie économique aux exigences militaires, la réorganisation de l'État en vue d'une dictature et la préparation idéologique de la population.
22. Cette analyse est désormais confirmée par les organes d'opinion bourgeois les plus sérieux. Le 26 juillet, le Financial Times publiait une tribune de son principal chroniqueur en affaires étrangères, Gideon Rachman, intitulée «Ukraine, Iran et la mondialisation des guerres régionales». Rachman y rassemble les faits essentiels: la guerre la plus sanglante en Europe depuis 1945; un conflit au Moyen-Orient qui a entraîné douze États directement dans les combats; le renforcement militaire de la Corée du Nord et son refus d'une réunification pacifique; les manœuvres de la Chine en vue de couper les lignes d'approvisionnement de Taïwan; des conflits régionaux qui «commencent à se chevaucher» sur deux continents tout en influençant les guerres en Afrique; et la cristallisation de ce que les stratèges américains appellent un «axe des adversaires».
23. Il concède que les conflits actuels «répondent déjà à certains» critères définissant les deux guerres mondiales, et cite la description par Zelensky du déploiement nord-coréen comme «premier pas vers une guerre mondiale», ajoutant qu'avec les frappes ukrainiennes contre la marine marchande iranienne, «on peut affirmer qu'un deuxième pas a été franchi». Ce que le mouvement révolutionnaire avait avancé comme pronostic en janvier 2020 est corroboré par un chroniqueur financier de renom en Europe.
24. Le génocide à Gaza, la guerre contre l'Iran et l'escalade du conflit en Ukraine constituent les fronts interconnectés d'une guerre mondiale. Ce qui a commencé comme une guerre par procuration en Ukraine, fomentée par les puissances impérialistes, s'est désormais transformé, incontestablement, en une guerre non déclarée mais bien réelle menée par les puissances de l'OTAN contre la Russie. Les attaques de drones contre la Russie sont dirigées, sans le moindre effort de dissimulation, par les États-Unis et leurs partenaires de l'OTAN. Comme le rapportait le Financial Times le 29 juillet, «les renseignements fournis par les États-Unis et la France ont permis de cartographier les déploiements de défense aérienne russes et d'identifier des itinéraires permettant aux drones de les contourner et d'atteindre des cibles en profondeur en Russie».
25. Citant Robert Brovdi, commandant des forces de systèmes sans pilote ukrainiennes, le Financial Times rapporte que le territoire européen de la Russie est désormais visé. «Quatre-vingts millions de personnes – soit environ les deux tiers de la population russe – vivent dans la partie européenne du pays, à l’intérieur de la zone de frappe, qui n’est plus et ne sera plus considérée comme la zone arrière sûre de la Russie.» Le Financial Times indique également que «les services de renseignement américains et français ont amélioré la sélection des cibles [...] aidant ainsi les équipes de drones de frappe en profondeur ukrainiennes à “apprendre où frapper” [...]»
26. Les conséquences catastrophiques d’attaques dirigées par l'OTAN contre la Russie sont évidentes. La probabilité d'une contre-attaque russe contre les pays membres de l'OTAN augmente de jour en jour. Poutine, cet ancien agent de la police soviétique formé à l'école stalinienne de la «coexistence pacifique», n'a rien prévu lorsqu'il a lancé son «opération militaire spéciale», persuadé que ses «partenaires occidentaux» finiraient par composer avec la Russie. Nous assistons aujourd'hui aux conséquences désastreuses, annoncées par le mouvement trotskyste, de la liquidation stalinienne de l'Union soviétique.
27. La guerre mondiale qui se propage actuellement sur cinq continents élève au plus haut niveau la lutte historique de cette époque: entre la guerre impérialiste mondiale et la révolution mondiale, entre la volonté de l’impérialisme d’organiser et d’assujettir la planète et l’effort toujours plus conscient de la classe ouvrière internationale pour renverser l’ordre social qui produit le nouveau partage par l’impérialisme.
III. 1991 et la genèse de la guerre actuelle
28. Le conflit mondial actuel ne date ni de 2022, ni même de 2014, mais de 1990-1991. La dissolution de l’Union soviétique par la bureaucratie stalinienne, acte final de son évolution contre-révolutionnaire, fut accueillie par les classes dirigeantes occidentales comme la victoire ultime dans la lutte entamée en 1917. La proclamation de la «Fin de l’Histoire» n’était pas, au fond, une thèse sur la démocratie libérale. C’était la déclaration que le spectre du socialisme avait enfin été exorcisé, que le défi lancé par la révolution d’Octobre avait été définitivement liquidé et que le XXe siècle pouvait désormais être effacé.
29. La réponse de l’impérialisme à la dissolution de l’URSS n’était rien de moins qu’une tentative de recréer le monde tel qu’il aurait été si la révolution d’Octobre n’avait jamais eu lieu: rétablir la domination incontestée du capital sur chaque territoire, ressource et population que la révolution et ses répercussions avaient soustrait au système impérialiste ou protégés de ses prédations, et achever, soixante-quinze ans plus tard, la perspective avec laquelle les États-Unis étaient entrés dans la Première Guerre mondiale, l’organisation de la planète entière sous ce que le président George Herbert Walker Bush a décrit comme le «Nouvel Ordre mondial», c’est-à-dire l’organisation de la planète sous l’hégémonie de l’impérialisme américain.
30. De là découlèrent les deux motivations stratégiques fondamentales de la politique impérialiste post-soviétique. La première fut le redécoupage de l'espace soviétique lui-même. La fin de l'URSS offrait directement la possibilité de démembrer l'immense héritage territorial, industriel et en ressources détenu dans le cadre de l'État ouvrier, le plus grand butin non réclamé de l'histoire de l'impérialisme. Dès lors, le nouveau partage du monde fut, en pratique, indissociable du placement de l'ensemble du territoire de l'ancien État soviétique sous contrôle impérialiste: ses terres, son énergie, ses minerais, sa main-d'œuvre, sa position stratégique à cheval sur l'Eurasie.
31. Cet objectif est au cœur des politiques américaine et européenne depuis trente-cinq ans. Il a été codifié dès 1992 dans les Defense Planning Guidance (Orientations de planification de la défense), qui définissaient la prévention de l'émergence de tout nouveau rival sur le continent eurasien comme le premier objectif de la stratégie américaine. Il a également été théorisé ouvertement dans la littérature géopolitique, qui identifiait le contrôle de la périphérie post-soviétique, et notamment de l'Ukraine, comme la clé de la suprématie mondiale. Il s'est concrétisé par l'expansion de l'OTAN vers l'est à travers cinq élargissements jusqu'aux frontières de la Russie [4]; par la destruction militaire et le partage de la Yougoslavie, premier conflit en Europe depuis 1945, qui a servi de modèle à l'intervention impérialiste «humanitaire»; et par l'orchestration successive de «révolutions de couleur» dans les anciennes républiques soviétiques, culminant avec le coup d'État de 2014 à Kiev, qui a fait de l'Ukraine la base avancée de cette offensive vers l'est.
32. La guerre qui a éclaté en 2022, malgré le caractère réactionnaire de la réponse du régime de Poutine à la provocation de l'OTAN, constitue l'aboutissement de toute cette trajectoire. Son objectif, désormais énoncé avec de plus en plus de franchise dans le discours stratégique occidental en termes de «défaite stratégique» et de «décolonisation», est l'éclatement de la Fédération de Russie.
33. La seconde motivation stratégique découlait de l’élimination du contrepoids soviétique dans le reste du monde. La politique stalinienne soviétique dans les pays coloniaux et les pays en développement n'a jamais eu un caractère véritablement anti-impérialiste. Le Kremlin soutenait les mouvements nationaux d'autodétermination dans le «Tiers Monde» afin d'affaiblir la pression impérialiste sur l'URSS. Le Kremlin n'a jamais soutenu, et encore moins encouragé, la révolution socialiste au-delà des frontières de l'Union soviétique.
34. Néanmoins, malgré le cynisme avec lequel le Kremlin les a instrumentalisés au service de la politique étrangère stalinienne, l'existence de l'URSS avait assuré une certaine sécurité, diplomatique, militaire et économique, à toute une strate de régimes nationalistes bourgeois de l'ancien monde colonial, dont la marge de manœuvre dépendait de leur capacité à maintenir un équilibre entre les blocs impérialiste et stalinien. La disparition de l'URSS a levé tout frein à la violence impérialiste directe à leur encontre.
35. La guerre du Golfe de 1990-1991, déclenchée dans un contexte de dissolution de l’Union soviétique, a inauguré l’ère des «guerres sans fin». Dans un rapport présenté au Congrès extraordinaire de la Workers League (ancêtre du Socialist Equality Party) en août 1990, convoqué en réponse à l’invasion imminente de l’Irak par les États-Unis et une coalition de puissances impérialistes, j’ai déclaré:
Cette coalition internationale contre l'Irak est l'expression de l'essence historique de la crise du Golfe persique. Elle marque le début d'un nouveau partage impérialiste du monde. La fin de l’ère d'après-guerre signifie la fin de l'ère postcoloniale. En proclamant «l'échec du socialisme», la bourgeoisie impérialiste, par ses actes sinon encore par ses paroles, proclame l'échec de l'indépendance. L'aggravation de la crise à laquelle sont confrontées toutes les grandes puissances impérialistes les contraint à s'assurer le contrôle des ressources et des marchés stratégiques. Les anciennes colonies, qui avaient acquis une certaine autonomie, doivent être à nouveau soumises. Par son assaut brutal contre l'Irak, l'impérialisme annonce son intention de rétablir la domination sans partage sur les pays sous-développés qui existait avant la Seconde Guerre mondiale. [5]
36. Tous les événements ultérieurs ont confirmé cette analyse. L’Irak a subi un blocus et des bombardements permanents tout au long des années 1990 et a été ravagé par une invasion en 2003. La Somalie et la Yougoslavie ont été attaquées; l’Afghanistan a été occupé pendant vingt ans; la Libye a été réduite en ruines en 2011; la Syrie a été ravagée par une décennie de guerre par procuration; le Yémen a été affamé; le Soudan a été démembré; et aujourd’hui, en 2026, l’Iran est soumis à une guerre ouverte et sans limites. Ces trente-cinq années de guerre ininterrompue, s’étendant des Balkans à l’Hindou Kouch [6], constituent une seule et même campagne prolongée: la liquidation systématique, État par État, de tous les obstacles dressés par les soulèvements révolutionnaires et anticoloniaux du XXe siècle contre la domination directe de l’impérialisme dans les principales régions productrices d’énergie du monde.
37. La guerre contre l'Iran est l'aboutissement de la trajectoire de ces 35 années. Elle en est aussi le règlement de comptes historique. La Némésis l'emporte désormais sur l'arrogance. Conçu comme l'opération phare du projet post-1991, l'assaut du 28 février, lancé en pleine négociation avec l'assassinat d'un chef d'État iranien et de sa famille, devait démontrer, une fois pour toutes, qu'aucun État ne pouvait résister à la puissance concentrée de l’armée américaine.
38. Cinq mois plus tard, le constat est celui d'un revers stratégique majeur. L'Iran n'a pas capitulé. Le détroit d'Ormuz, par lequel transite un cinquième du pétrole mondial, demeure une zone de conflit. Les stocks de munitions américains sont épuisés; les bases militaires régionales sont soumises à des bombardements soutenus. Et les analystes stratégiques de Washington eux-mêmes admettent désormais que les États-Unis sont dans une impasse stratégique, incapables d'atteindre leurs objectifs. Il ne faut pas en déduire que l'administration Trump renoncera à tenter de sortir de l'impasse actuelle par une escalade, voire une invasion de l'Iran. Mais une telle action, d'une imprudence monumentale, ne ferait qu'aggraver le désastre.
39. La portée de ce fiasco, même sans invasion, dépasse largement le cadre du Golfe persique. La conviction qui a guidé la politique américaine depuis 1991 – qu’une Pax Americana pouvait être imposée au monde par le recours débridé à la force militaire – se révèle être une illusion. Les premières victimes de ces guerres sans fin étaient des États isolés, appauvris et incapables de rivaliser militairement; et même face à eux, trente-cinq années de guerre n’ont pas engendré un nouvel ordre mondial, mais des ruines. Contre l’Iran, nation de quatre-vingt-dix millions d’habitants, la formule s’est complètement effondrée. Mais cette illusion était le réflexe idéologique d’une classe dirigeante qui cherche, par la force militaire, à enrayer le déclin prolongé de sa position économique. C’est précisément pour cette raison que le revers stratégique dans le Golfe n’entraînera pas un repli, mais une escalade encore plus désespérée, dirigée contre la Russie et la Chine – autrement dit, l’élargissement de cette guerre mondiale dont le front iranien est analysé dans ce rapport.
40. Les États-Unis ont mené la nouvelle croisade impérialiste. Mais il n’a jamais été question d’une entreprise exclusivement américaine. Comme constatait le rapport de 1990,
les stratèges impérialistes du «Vieux Monde» se félicitent de l’occasion offerte par Bush de restaurer une domination de type colonial. L’intervention américaine est perçue comme le début d’un nouveau partage du globe. C’est pourquoi chaque État impérialiste est si désireux de participer à la croisade moderne contre l’Irak infidèle. Même les plus vieux scélérats, bedonnants, rentrent le ventre et tentent d’enfiler des uniformes impériaux, que les circonstances les avaient contraints à reléguer au placard depuis des décennies. [7]
41. Trente-cinq ans plus tard, l'escalade du conflit avec la Chine s'inscrit dans le même contexte historique. La Chine est devenue un puissant concurrent économique des États-Unis, ce que Washington ne peut tolérer. Mais la tension est exacerbée par le fait que la croissance économique fulgurante de la Chine est indissociable de son histoire révolutionnaire. La révolution de 1949, elle-même issue de l'époque inaugurée par Octobre, a mis fin à un siècle de démembrement impérialiste, expulsé les capitaux étrangers, unifié le pays et créé, malgré l'évolution ultérieure sous le maoïsme et la restauration capitaliste amorcée en 1978, un État dont les origines plongent dans la révolution anti-impérialiste inspirée par Octobre. Sa capacité de développement est l'héritage direct de cette révolution.
42. La politique américaine a d'abord salué le rétablissement du capitalisme en Chine, y voyant l'accès à une main-d'œuvre bon marché et abondante . Elle supposait que cette intégration mènerait à la subordination et, finalement – en exerçant des pressions économiques impérialistes et en attisant des conflits linguistiques, ethniques et nationaux – à l'éclatement de la Chine.
43. Toute l’orientation stratégique des quinze dernières années – le «pivot», la guerre commerciale, le blocus technologique, le réseau d’alliances du Quad à l’AUKUS – a été guidée par le constat que cette hypothèse s’est révélée erronée. L’État capitaliste chinois a refusé le rôle subalterne qui lui était assigné, et son essor économique se présente donc à Washington non comme une opportunité de marché, mais comme un défi capitaliste rival à la quête américaine d’hégémonie mondiale qui a suivi la dissolution de l’URSS.
44. Cela ne change rien au fait que la trajectoire politique du Parti communiste chinois (PCC), imprégné de nationalisme, est fondamentalement réactionnaire. L’expression «socialisme aux caractéristiques chinoises» est une contradiction dans les termes. Quel que soit le dynamisme de son développement économique, le destin de la Chine sera déterminé par l’issue de la lutte des classes internationale, dans laquelle les luttes de la classe ouvrière chinoise contre le régime capitaliste au pouvoir joueront un rôle immense. Sans une révolution sociale qui mette fin au règne de l’oligarchie capitaliste et instaure un véritable État ouvrier en Chine même, le développement économique de la Chine conduit inéluctablement à une guerre catastrophique avec les États-Unis.
45. Le trait le plus frappant de la situation actuelle est peut-être que les dirigeants des grandes puissances impérialistes ne cachent plus leur conviction qu'une guerre contre la Chine et la Russie est inévitable et que le devoir d'un homme d'État est de s'y préparer. Au plus fort de la Guerre froide, quelle que soit la réalité de leurs préparatifs, les chefs des grandes puissances parlaient publiquement de la nécessité d'éviter la guerre. Le président Kennedy déclara à son auditoire de l'American University en juin 1963 que «la guerre totale n'a aucun sens» à l'ère nucléaire et proclama que la paix était «la finalité rationnelle nécessaire des hommes rationnels».
46. Le célèbre discours de Kennedy fut prononcé moins d'un an après que sa politique eut conduit à la crise des missiles de Cuba et seulement cinq mois avant son assassinat. Ayant frôlé la guerre thermonucléaire en octobre 1962, il était peut-être sincère lorsqu'il déclara qu'un tel dénouement était «absurde». Mais l'erreur fondamentale de sa conclusion résidait dans l'hypothèse que l'impérialisme était régi par une rationalité moralement contrainte, privilégiant la survie. Si les dirigeants actuels semblent agir comme des fous, c'est parce que leurs décisions sont dictées par les intérêts fondamentalement irrationnels d'une oligarchie de la finance et des trusts obsédée par la lutte nécessairement violente pour le partage du monde, des marchés, des matières premières et des sphères d'investissement, quelles qu'en soient les conséquences.
47. Aujourd'hui, le mot d'ordre dans toutes les capitales impérialistes est «préparer la guerre». Le chancelier Merz a déclaré au public allemand: «Nous ne sommes pas en guerre, mais nous ne sommes plus en paix non plus», des paroles prononcées alors que son gouvernement met en œuvre un ensemble de mesures de guerre visant à rendre l'État, l'économie et la société «résistants aux crises», et que son ministre de la Défense fixe 2029 comme l'année où l'Allemagne doit être «kriegstüchtig», prête à la guerre. Merz, ancien président du conseil de surveillance de BlackRock Allemagne, ne se pavane pas comme l'empereur Guillaume II ni ne vocifère comme Adolf Hitler. Mais ses préparatifs de guerre contre la Russie s'inscrivent dans la continuité historique des objectifs de la politique étrangère impérialiste allemande qui s'étendent sur plus d'un siècle.
48. En juin 2025, l’ancien Premier ministre Keir Starmer annonçait que la Grande-Bretagne «fait de la préparation au combat l’objectif principal de ses forces armées» et s’engageait à innover «au rythme d’une situation de guerre». Le président Macron, annonçant le doublement du budget militaire français, déclarait que «depuis 1945, la liberté n’a jamais été aussi menacée» et disait à ses concitoyens que «pour être libre dans ce monde, il faut être craint; pour être craint, il faut être puissant».
49. Dans son discours de Nouvel An en janvier dernier, il a déclaré aux forces armées que «nous sommes prêts» et que la décennie de réarmement français avait «porté ses fruits». En juillet, Macron proclamait la disposition de la France à combattre «même au prix de notre sang». À la lecture de ces mots, on se demande: «D’où vient cette folie? Croient-ils seulement à leurs propres paroles?» Il ne s’agit pas de calculs confidentiels d’états-majors, divulgués à la presse ou reconstitués par les historiens après une catastrophe militaire. Il s’agit du discours public de chefs d’État, adressé à leurs populations, et dont le but est d’habituer ces populations à la guerre qui se déroule au-dessus de leurs têtes et contre leur gré.
50. La fièvre guerrière ne se limite pas aux anciens centres impérialistes. L’intensification du conflit mondial entraîne toujours plus profondément les puissances régionales dans son tourbillon, et aucune avec plus d’agressivité que la Turquie. Disposant de la plus grande armée de terre de l’OTAN européenne et d’une industrie d’armement en pleine expansion, le gouvernement Erdoğan est intervenu militairement en Syrie, en Libye et dans le Caucase du Sud, a étendu son influence économique et militaire en Afrique et se présente désormais comme un arbitre incontournable de la crise mondiale: il maintient des canaux de communication entre Moscou et Kiev, propose ses services de médiateur dans la guerre contre l’Iran alors même que les installations de l’OTAN à İncirlik, Konya et Kürecik servent de bases logistiques et de centres de renseignement pour l’offensive américano-israélienne, et a accueilli le sommet de l’OTAN de juillet dernier à Ankara, d’où Erdoğan a proclamé la Turquie «non seulement un pays hôte, mais un allié essentiel».
51. Cette escalade de l’interventionnisme dans la politique mondiale n’exprime pas la force, mais l’impossibilité de la neutralité: la propagation métastatique de la guerre contraint la bourgeoisie de chaque puissance régionale à se disputer une place dans le redécoupage du monde, de peur d’en devenir elle-même une cible. Et, comme partout ailleurs, la projection de la puissance militaire s’accompagne d’une réaction interne: l’emprisonnement des chefs de l’opposition, l’oppression de la population kurde qui dure depuis des décennies et la persécution systématique de l’opposition anti-guerre et socialiste.
52. À l’instant où l’on se réunit en cet été 2026, des guerres font rage sur cinq continents: en Europe, en Asie, en Afrique et en Amérique du Nord et du Sud, par l’opération au Venezuela, son prolongement vers Cuba et la militarisation des Caraïbes. Bien que n’étant pas encore engagés dans un conflit armé, le Mexique, le Canada, les États-Unis et le Groenland connaissent une vive escalade des conflits économiques et politiques qui menace de dégénérer en guerre.
53. Par conséquent, la troisième guerre mondiale n'est pas une hypothèse concernant l'avenir, mais bien une description du présent. L'avertissement formulé en 2020, selon lequel la lutte contre la guerre serait au cœur de la décennie à venir, s'est avéré exact. La guerre n'est pas une aberration imposée à une économie américaine florissante, mais une conséquence politique des contradictions inhérentes à cette économie. La déclaration de 2020 avait identifié les indicateurs objectifs de cette défaillance. Six ans et demi plus tard, chaque indicateur s'est considérablement dégradé.
IV. La base économique
54. Fin 2020, la dette fédérale brute s'élevait à environ 27 700 milliards de dollars. Au 7 janvier 2026, elle avait atteint 38 430 milliards de dollars, soit 10 730 milliards de dollars de plus qu'il y a cinq ans, progressant au cours de l'année précédente à un rythme moyen de 8,03 milliards de dollars par jour, 334 millions de dollars par heure, ou environ 93 000 dollars par seconde. En juin 2026, le total s'élevait à 39 500 milliards de dollars, et l'exercice 2026 devrait se clôturer avec une dette avoisinant les 40 000 milliards de dollars. La dette a ainsi augmenté d'environ 12 000 milliards de dollars, soit plus de 40 pour cent, en cinq ans et demi, un nouveau billion de dollars étant ajouté environ tous les cinq mois. Le Comité pour un budget fédéral responsable prévoit que la dette dépassera les 53 000 milliards de dollars, soit 120 pour cent du PIB, d'ici 2035.
55. Au cours de l'exercice 2020, les charges d'intérêts nettes s'élevaient à environ 345 milliards de dollars, avec un taux d'intérêt moyen sur la dette négociable d'environ 1,5 pour cent. Depuis, les charges d'intérêts nettes ont presque triplé. Le taux moyen sur la dette négociable atteint désormais 3,36 pour cent, et le Bureau du budget du Congrès prévoit que les charges d'intérêts nettes absorberont 13,85 pour cent de l'ensemble des dépenses fédérales au cours de l'exercice 2026, pour atteindre 14,52 pour cent d'ici l'exercice 2028. À la lecture de ces chiffres, on peut s'interroger sur les raisons de l'inquiétude du ministre français des Finances, Necker, face à la dette française en 1788. En comparaison, il s'agissait d'un exemple d'extrême frugalité. Les paiements d'intérêts annuels, qui ont atteint près de 1.000 milliards de dollars en 2025, devraient atteindre 1.800 milliards de dollars d'ici 2035. Les intérêts de la dette dépassent désormais le budget militaire – un symptôme classique du déclin financier des empires.
56. Le déficit commercial des biens et services s'élevait à 678,7 milliards de dollars en 2020. Pour 2025, il atteignait 901,5 milliards de dollars, soit un déficit de biens de 1240 milliards de dollars, partiellement compensé par un excédent de services de 339,5 milliards de dollars. L'importance de cette situation réside non seulement dans son niveau, environ un tiers supérieur à celui de 2020, mais aussi dans l'échec manifeste de l'offensive tarifaire: malgré le régime tarifaire agressif mis en place par l'administration Trump, le déficit de 2025 n'a diminué que de 0,2 pour cent, soit 2,1 milliards de dollars, par rapport à 2024. Il convient de noter que le déficit commercial des biens le plus important est désormais enregistré avec l'Union européenne (218,8 milliards de dollars), dépassant ceux avec la Chine (202,1 milliards de dollars) et le Mexique (196,9 milliards de dollars) – une donnée directement liée à l'intensification du conflit commercial entre les États-Unis et l'UE.
57. Le déficit de 3100 milliards de dollars enregistré pour l’exercice 2020 était exceptionnel, conséquence des mesures d’urgence liées à la pandémie. Cependant, des déficits de 1700 à 1900 milliards de dollars sont depuis devenus la norme en temps de paix. Le déficit devrait passer de 1700 milliards de dollars en 2025 à 2600 milliards de dollars en 2035, pour un déficit cumulé de 22700 milliards de dollars sur la prochaine décennie. Les projections à long terme du Bureau du budget du Congrès (CBO) indiquent des déficits représentant en moyenne 7,2 pour cent du PIB au cours des trois prochaines décennies, la dette publique passant de 100 pour cent du PIB en 2026 à 175 pour cent en 2056. Il est clair que cette situation est intenable.
58. En 2020, le prix moyen de l'or s'est établi à environ 1770 dollars l'once, clôturant l'année aux alentours de 1895 dollars. Au 30 juillet 2026, il se négociait à environ 4080 dollars l'once, soit une hausse de 24 pour cent sur la seule année écoulée, et a établi à plusieurs reprises des records, progressant de plus de 25 pour cent depuis début 2025. Le prix de l'or a ainsi plus que doublé depuis 2020: un verdict sans équivoque du marché mondial sur le dollar et les actifs financiers en général. Le Conseil mondial de l'or a fait état d'une demande mondiale d'or record en 2025, principalement tirée par les achats des banques centrales, manifestation concrète de la dédollarisation.
59. Le dollar a chuté d'environ 10 pour cent par rapport aux principales devises au cours de l'année écoulée, avec une baisse supplémentaire de 1,2 pour cent pour le seul mois de janvier 2026. Sa part des réserves mondiales de change, qui s'élevait à environ 59 pour cent en 2020, est tombée à 56,9 pour cent au troisième trimestre 2025, son niveau le plus bas depuis 1995 et bien en deçà de son pic de 72 pour cent atteint en 2001. Le gel, en 2022, de 300 milliards de dollars d'actifs de la banque centrale russe a marqué un tournant, modifiant profondément l'évaluation des risques par les gestionnaires de réserves du monde entier et accélérant la diversification vers l'or et les actifs autres que le dollar. Parallèlement, le Système de paiements interbancaires transfrontaliers (CIPS) chinois relie désormais des participants dans 117 pays.
60. Le déclin économique du capitalisme américain est indissociable de l'enrichissement vertigineux de l'oligarchie financière qui le contrôle. Selon les données de la Réserve fédérale publiées en janvier, la part de la richesse nationale détenue par les 1 pour cent d'Américains les plus riches a atteint 31,7 pour cent au troisième trimestre 2025 – un niveau record –, tandis que les 10 pour cent les plus riches en possèdent plus de 68 pour cent et la moitié la plus pauvre à peine 2,5 pour cent. À l'échelle mondiale, la fortune des milliardaires a progressé en 2025 à un rythme trois fois supérieur à la moyenne des cinq années précédentes, atteignant le montant record de 18300 milliards de dollars – soit une augmentation de 81 pour cent depuis la publication du rapport de 2020. Le nombre de milliardaires dépasse désormais les 3000, et leur fortune cumulée représente 14 pour cent du PIB mondial, contre 2,5 pour cent en 1990. La richesse de l’oligarchie a crû au même rythme que les trente-cinq années de guerres impérialistes, dont elle est à la fois le moteur et le bénéficiaire.
61. Pris ensemble, les chiffres décrivent non pas une difficulté conjoncturelle, mais une condition structurelle: un État qui ajoute mille milliards de dollars de dette environ tous les cinq mois; le service de la dette qui absorbe un septième du budget fédéral; un déficit commercial insensible aux mesures protectionnistes; une monnaie qui perd à la fois sa valeur d’échange et son statut de monnaie de réserve; l’or – la mesure ultime de la valeur – exprimant un manque de confiance dans l’ensemble du système de crédit libellé en dollars; et, à la tête de l’ensemble, une oligarchie financière dont la part de la richesse nationale a atteint le niveau le plus élevé jamais enregistré.
62. Ces chiffres témoignent non seulement d'une répartition des richesses, mais aussi d'une forme de pouvoir. L'État américain contemporain est fondamentalement oligarchique. Le rapport d'Oxfam de janvier 2026, intitulé à juste titre «Résister au pouvoir des riches», démontre que les milliardaires ont 4000 fois plus de chances d'occuper des fonctions politiques que les autres citoyens; qu'un dollar sur six dépensé lors de l'élection présidentielle américaine de 2024 provenait de seulement 100 familles milliardaires; que le cabinet Trump, dont la fortune cumulée dépasse les 7 milliards de dollars, est le plus riche de l'histoire américaine; et que le président a utilisé sa fonction pour accroître sa fortune personnelle de plus d'un milliard de dollars en une seule année. Plus de la moitié des plus grands groupes de médias au monde, et huit des dix principales entreprises d'intelligence artificielle, sont contrôlés par des milliardaires. [8]
63. La caractérisation de Marx de l'État comme comité chargé de gérer les affaires communes de la bourgeoisie a acquis une exactitude quasi littérale. Le gouvernement des États-Unis fonctionne comme l'instrument direct d'une aristocratie de la finance et des grands trusts, et la destruction des formes démocratiques, la dérive dictatoriale et le recours à la guerre sont les méthodes politiques nécessaires à la défense de sa richesse contre la classe ouvrière. Désormais, à l'avenir, lorsque ces chiffres seront examinés, consignés et étudiés, il semblera évident aux historiens qu'une révolution était inévitable. Ils écriront tous: «Comment n'a-t-on pas vu cela?» Mais bien sûr, les historiens ne le voient pas, pas plus que l'immense majorité des commentateurs politiques.
64. Un autre élément crucial de la crise économique engendrée par l'expansion considérable du crédit et de la dette est la croissance du capital fictif, désormais concentré dans la frénésie spéculative qui entoure ce que la classe dirigeante appelle «intelligence artificielle». Le WSWS rejette ce terme et lui préfère celui d'intelligence amplifiée. Cette technologie n'est ni une intelligence artificielle ni une intelligence extraterrestre. Elle est l'objectivation du travail intellectuel humain accumulé, et la terminologie dominante, à l'instar du fétichisme de la marchandise analysé par Marx, présente le produit social de l'humanité comme une puissance autonome qui le domine.
65. Mais la portée de cette technologie dépasse largement le simple enrichissement des spéculateurs. Comme l'ont démontré les conférences données l'automne dernier à Berlin et à Londres, l'intelligence amplifiée, en excluant le travail vivant – unique source de plus-value – du processus productif à une échelle sans précédent, sape objectivement tout le système de valeurs sur lequel repose le capitalisme. Elle porte la composition organique du capital à des niveaux inédits, accélère la baisse du taux de profit et nous rapproche de la situation envisagée par Marx dans les Grundrisse, où la production fondée sur la valeur d'échange s'effondre. Cette analyse approfondie ne peut être reprise ici; elle définit néanmoins le cadre objectif dans lequel doit s'inscrire la frénésie spéculative.
66. Sous le régime capitaliste, une technologie au potentiel émancipateur immense est devenue le vecteur d'une bulle spéculative. L'ensemble de l'édifice financier américain repose désormais sur des fondements extraordinairement fragiles: une poignée de monopoles technologiques. Trois décennies de bulles récurrentes, chacune sauvée par une expansion du crédit, ont engendré une spéculation menée dans un contexte où les remèdes traditionnels, l'expansion budgétaire et l'assouplissement monétaire sont limités par l'endettement colossal et par la fragilité même du dollar. Dans ces conditions, la classe dirigeante recourt à la guerre pour répondre à la crise économique. La guerre est la solution capitaliste classique à la crise de surproduction et de suraccumulation: la destruction physique du capital, la mainmise sur les ressources et les marchés, dont le pétrole vénézuélien est l'exemple le plus récent, et la répression de la classe ouvrière dans un contexte d'état d'urgence nationale.
67. La transition vers une économie fondée sur la guerre est aujourd’hui la plus avancée en Europe. Lors du sommet de La Haye de 2025, l’OTAN a relevé son objectif de 2 pour cent à 5 pour cent, dont 3,5 pour cent pour les dépenses militaires de base et 1,5 pour cent supplémentaires pour les infrastructures liées à la guerre. Au sommet d’Ankara en juillet dernier, les États membres ont présenté leurs plans de mise en œuvre. Les pays baltes et la Pologne y consacrent déjà entre 4 et 5 pour cent de leur budget.
68. L’Allemagne a adopté le plus important budget de réarmement de l’histoire de la République fédérale. Elle a suspendu le frein constitutionnel à la dette pour les dépenses militaires, s’est engagée à atteindre l’objectif de 3,5 pour cent du PIB six ans avant l’échéance fixée par l’Alliance, a prévu des dépenses liées à la guerre supérieures à 200 milliards d’euros par an et a ouvertement proclamé son objectif de se doter de l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe.
69. Depuis janvier, tous les jeunes Allemands de dix-huit ans reçoivent un questionnaire d'aptitude militaire. À partir de juillet 2027, un examen médical sera obligatoire pour la première promotion masculine, avec un mécanisme légal de conscription automatique en cas d'insuffisance de volontaires. Aux États-Unis, l'enregistrement automatique de tous les hommes âgés de dix-huit à vingt-six ans, prévu pour décembre, repose sur le même principe.
70. On ne peut juger une situation mondiale à partir de ses seuls faits objectifs; il faut aussi examiner la conscience des classes qui y agissent. Le numéro de juillet-août de Foreign Affairs, organe du Council on Foreign Relations, pose en couverture la question: «Qui gagnera la prochaine guerre?» Le principal organe théorique de l’impérialisme américain a consacré un numéro entier, non pas à la question de savoir si une guerre entre grandes puissances aura lieu, et encore moins comment l’éviter, mais à celle de savoir qui la gagnera. Le débat autorisé réunit ceux qui souhaitent déclencher la prochaine guerre au plus tôt et ceux qui s’y prépareraient le mieux; la position selon laquelle il ne faut pas la déclencher est totalement absente. La classe dirigeante a intégré la perspective d’une troisième guerre mondiale comme postulat acquis.
V. La radicalisation de la classe ouvrière et la crise de la direction
71. La leçon centrale de l'époque de 1914-1945 s'applique directement au présent. Guerre mondiale et révolution sociale sont les deux phases interdépendantes d'une même crise. La Première Guerre mondiale a engendré, en trois ans, la plus grande vague révolutionnaire de l'histoire. La Seconde Guerre mondiale a provoqué les soulèvements de 1943-1948, contenus uniquement par l'action conjuguée de l'impérialisme et du stalinisme. Enfin, les grands mouvements anticoloniaux qui ont persisté tout au long des années 1950, 1960 et 1970 étaient eux-mêmes les répercussions de la Seconde Guerre mondiale et de la vague révolutionnaire.
72. La guerre totale exige la mobilisation générale de la classe ouvrière, enclenchant un processus de radicalisation sociale et politique, comme ce fut le cas en 1917 et durant les dernières années et au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Les dirigeants actuels connaissent cette histoire. Elle est inscrite dans la mémoire institutionnelle de tout État capitaliste. La classe dirigeante est hantée par les conséquences révolutionnaires de la guerre impérialiste qui a débuté en 1914. Comme l’écrivait l’historien de droite Sean McMeekin à l’occasion du centenaire de la révolution d’Octobre: «À l’instar des armes nucléaires nées de l’ère idéologique inaugurée en 1917, le triste constat concernant le léninisme est que, une fois inventé, il est impossible de le désinventer». [9]
73. La propagation métastatique de la guerre impérialiste trouve son antipode dialectique dans l’expansion mondiale de la lutte des classes. Sa croissance se déroule, selon le terme employé par Trotsky pour désigner la maturation de la conscience révolutionnaire, de manière moléculaire, sous la surface de la politique officielle, à travers des millions d’expériences individuelles d’exploitation, de guerre et de violence d’État qui s’accumulent silencieusement jusqu’à trouver une expression collective d’une force qui prend tous les gouvernements par surprise. Là où la guerre divise le monde en fronts, la lutte des classes l’unit.
74. L’unification internationale de la classe ouvrière était prévue dans le rapport d’ouverture du treizième congrès national de la Workers League, le 30 août 1988:
Nous prévoyons que la prochaine étape des luttes prolétariennes se développera inexorablement, sous la pression conjuguée des tendances économiques objectives et de l’influence subjective des marxistes, selon une trajectoire internationaliste. Le prolétariat tendra de plus en plus à se définir dans la pratique comme une classe internationale; et les internationalistes marxistes, dont les politiques sont l’expression de ce processus organique, cultiveront ce processus et lui donneront une forme consciente. [10]
75. En 1988, l'intégration mondiale de la production était, comparée à son ampleur actuelle, à ses balbutiements. La société transnationale commençait à peine à supplanter l'ancienne forme d'organisation multinationale. Au cours des quatre décennies suivantes, ce processus a été mené à son terme. La multinationale de l'ancien type était, par essence, une entreprise nationale exerçant des activités à l'étranger – une société américaine, allemande ou japonaise qui implantait des filiales à l'étranger tout en conservant des produits à caractère national identifiable. Ce monde n'existe plus. La production a été réorganisée en un processus unique et intégré à l'échelle mondiale, et, au cours de cette réorganisation, le produit lui-même a perdu toute identité nationale.
76. Il n'existe aujourd'hui ni voiture américaine, ni machine-outil allemande, ni téléphone coréen, ni ordinateur chinois. Le véhicule assemblé dans le Michigan contient des semi-conducteurs fabriqués à Taïwan sur des plaquettes japonaises produites par des machines de lithographie néerlandaises, des faisceaux de câbles provenant de Ciudad Juárez et du Honduras, des terres rares raffinées en Chine, des logiciels écrits à Bangalore et à Seattle, et de l'aluminium fabriqué à partir de bauxite guinéenne. L'étiquette d'origine, qui désignait autrefois la provenance nationale d'un produit, est devenue une fiction économique. Elle masque un fait essentiel: toute marchandise importante est désormais le fruit d'un processus de production mondial, constitué de réseaux complexes et mobilisant le travail d'ouvriers sur tous les continents.
77. Ce qui prédomine aujourd’hui, c’est l’organisation même de la production au-delà des frontières – un processus continu et interdépendant où aucun segment national n’est autosuffisant ni même cohérent en soi. L’usine s’est, de fait, étendue à travers le monde. L’ouvrier du Guangdong, celui de Stuttgart, celui de São Paulo et celui de Detroit ne produisent pas seulement des biens similaires en parallèle; ils travaillent à différentes étapes d’un même processus, sur un même produit.
78. La bourgeoisie a tiré de cette transformation ses propres conclusions: les ressources, les marchés et les voies d’approvisionnement du monde entier constituent des intérêts nationaux vitaux, à garantir par la force. Mais la classe ouvrière, elle aussi, est poussée par cette transformation vers la conclusion inverse.
79. Les chaînes d’approvisionnement mondiales, les systèmes de communication et les réseaux de production intégrés sont les artères par lesquelles les travailleurs de chaque continent découvrent qu’ils sont confrontés aux mêmes banques, aux mêmes grandes entreprises et aux mêmes gouvernements.
80. Le fondement humain de cette convergence réside dans l'ampleur historiquement sans précédent de la classe ouvrière internationale. Selon les estimations des organisations internationales du travail, la population active mondiale compte aujourd'hui quelque trois milliards et demi d'êtres humains, la plus grande force sociale jamais rassemblée dans l'histoire, et la majorité de l'humanité vit désormais dans des villes, un seuil franchi pour la première fois au cours de ce siècle.
81. La seule classe ouvrière industrielle d'Asie est bien plus importante que le prolétariat mondial de 1917. La classe ouvrière chinoise, forte de trois quarts de milliard d'individus, est la plus importante de l'histoire. Les grèves générales en Inde ont mobilisé à plusieurs reprises plus de 200 millions de travailleurs en une seule journée, constituant ainsi les plus grandes actions collectives jamais entreprises par l'humanité. Dans La Sainte Famille, dans un passage auquel le CIQI a souvent fait référence, Marx et Engels ont établi la loi qui régit le rapport entre cette masse et sa tâche historique: «Avec la profondeur de l'action historique augmentera donc l'ampleur de la Masse dont elle constitue l'action». [11] En matière de politique, cette intuition est aussi fondamentale que la formule d'Einstein E = mc².
82. Cette proposition se lit aussi à l'envers, et c'est dans cette lecture inversée que toute sa portée pour notre époque se révèle. L'ampleur de la masse qui se mobilise aujourd'hui est en elle-même la mesure de la profondeur de l'action historique qui se profile. Une force sociale de trois milliards et demi d'individus, concentrée dans les villes, unie par l'appareil productif le plus intégré jamais créé, et confrontée simultanément à la guerre mondiale, à la dictature et à la misère sociale, n'est pas rassemblée par l'histoire pour une protestation. Elle est rassemblée pour la transformation sociale la plus radicale jamais entreprise: la révolution socialiste mondiale.
83. La radicalisation de la classe ouvrière, identifiée par l’analyse de 2020 comme la tendance décisive de la décennie, est bel et bien en marche. Cette déclaration prenait pour point de départ la vague mondiale de 2018-2019: les gilets jaunes, les soulèvements populaires du Chili au Soudan, la reprise des grèves aux États-Unis. Les six années et demie qui ont suivi ont confirmé cette trajectoire, à une échelle encore plus vaste.
84. La pandémie, qui a coûté la vie à plus de trente millions de personnes par une politique délibérée de contamination massive, a révélé de la manière la plus cruelle la subordination de la vie elle-même au profit et a déclenché des vagues de grèves sur tous les continents. Les luttes pour les retraites en France, les vagues de grèves au Royaume-Uni, les grèves américaines dans les secteurs de l'automobile, de la logistique et de la santé, les grèves générales en Europe du Sud et en Asie du Sud, plus de deux ans de manifestations contre le génocide à Gaza et les trois manifestations «No Kings» – les plus grandes manifestations d'une seule journée de l'histoire américaine – forment une seule et même courbe ascendante. Après quatre-vingts ans de tabou, le socialisme réapparaît aux États-Unis mêmes, certes sous une forme déformée, canalisée par les Socialistes démocrates d'Amérique vers le Parti démocrate, mais exprimant un changement de conscience qu'aucun appareil ne peut contenir durablement.
85. En Amérique du Nord, la classe ouvrière que l'on croyait morte en tant que force sociale reprend le combat dans tous les secteurs: les révoltes chez Amazon et UPS, les grèves sauvages de Matamoros qui ont annoncé l'émergence d'une classe ouvrière continentale intégrée comme une seule et même force. Au sein des syndicats, les ententes de principe rejetées à 90 pour cent et la réaction à la campagne de Will Lehman pour la présidence de l'UAW témoignent d'une révolte contre la bureaucratie elle-même. Ce réveil se déploie au cœur même de l'impérialisme mondial, au sein de la classe ouvrière dont l'acquiescement est présupposé par l'hégémonie américaine, et il fusionne la lutte économique et politique en un seul courant.
86. En Afrique, la classe ouvrière la plus jeune et à la croissance la plus rapide au monde émerge comme un facteur révolutionnaire d’une ampleur historique mondiale. Les grèves générales au Nigéria, le soulèvement de la jeunesse kényane qui a pris d’assaut le Parlement et les mouvements de grève de la classe ouvrière sud-africaine sont les premiers actes d’une classe qui se trouvera au cœur de la révolution mondiale du 21e siècle.
87. En Russie et en Chine, l’encerclement impérialiste et les provocations réveillent la mémoire historique sur laquelle repose la répression de ces deux oligarchies. En Russie, les ouvriers grossissent les rangs des victimes d’une guerre menée pour défendre les intérêts de ceux qui pillé les biens soviétiques; le régime dénonce Lénine, craignant les conclusions que les ouvriers tireront de 1917. En Chine, un État dont le budget de la sécurité intérieure rivalise avec ses dépenses militaires témoigne de l’endroit où le PCC situe son principal ennemi. Les mouvements à venir dans les deux pays ne seront pas des révolutions de couleur orchestrées depuis Washington. Ils seront dirigés contre l’impérialisme et les oligarchies nationales et trouveront leurs solutions dans l’héritage défendu par la Quatrième Internationale contre le stalinisme.
88. Ce qui empêche ce mouvement de s'exprimer politiquement, c'est la crise de direction révolutionnaire. Le CIQI n'a jamais soutenu que le problème de la direction allait se résoudre de lui-même. Les mouvements de masse demeurent politiquement captifs. Les manifestations «Pas de rois» ont été récupérées par le Parti démocrate, le parti de la guerre. Les bureaucraties syndicales fonctionnent de plus en plus ouvertement comme la police de l'économie de guerre sur les lieux de travail.
89. La centrale syndicale AFL-CIO, forte de ses millions de membres, n’a publié aucune déclaration sur la guerre en Iran. Le président du syndicat de l’automobile (UAW) invoque le vieux mythe impérialiste de «l’arsenal de la démocratie» de la Seconde Guerre mondiale comme modèle. L’appareil qu’il dirige sabote les votes de grève, impose des contrats rejetés par les membres à plus de 90 pour cent, et répond à l’opposition de la base, comme l’ont documenté en détail la campagne de Will Lehman et ses batailles juridiques, par la censure, la fraude électorale et l’intimidation, précisément parce que l’alliance de la bureaucratie avec l’État et les employeurs ne peut plus être justifiée devant les membres par des arguments.
90. L’Alliance ouvrière internationale des comités de la base a été fondée en 2021 dans la perspective de transférer le pouvoir des bureaucraties aux travailleurs eux-mêmes.
VI. Conclusion
91. La déclaration de 2020 analysait les tendances de développement de la nouvelle décennie: l’irruption du militarisme impérialiste vers une troisième guerre mondiale; l’effondrement de l’économie mondiale capitaliste; la chute de la démocratie bourgeoise et la montée en puissance des régimes autoritaires; et la radicalisation internationale de la classe ouvrière, confrontée à une crise de direction révolutionnaire. À mi-parcours de la décennie, chacune de ces tendances s’est affirmée avec une force qui dépasse les termes mêmes de la déclaration.
92. Le conflit actuel constitue, d'un point de vue historique, le troisième acte d'un drame qui a débuté en 1914. L'impérialisme américain est entré en guerre en Europe en avril 1917 afin de réorganiser la planète sous son hégémonie, et ce projet a été perturbé pendant sept décennies par la révolution d'Octobre et ses conséquences historiques mondiales. La dissolution de l'URSS en 1991 a été perçue comme la levée de cet obstacle et le feu vert pour achever le projet, pour recréer le monde comme si Octobre n'avait jamais eu lieu.
93. Si la guerre est, par essence, la continuation de la lutte séculaire de l’impérialisme contre la révolution socialiste, alors la lutte contre la guerre est, et ne peut être que, la reprise de cette révolution. Elle ne peut prendre la forme de la défense d’un État-nation, ni celle du rétablissement d’un «ordre fondé sur des règles» qui fut lui-même un instrument du projet contre-révolutionnaire, ni celle de la politique de pressions prônée par la pseudo-gauche. Elle exige la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière à l’échelle internationale autour d’un programme de révolution socialiste.
94. Une perspective est un instrument de lutte. Sa publication, sa vérification et sa défense constituent autant d’étapes de la résolution de la crise de direction, laquelle ne se résout pas par des processus objectifs seuls, mais par la construction consciente du parti révolutionnaire au sein de ces processus. Les contradictions analysées dans cette analyse acquièrent un caractère toujours plus explosif, conférant ainsi à la lutte pour la direction révolutionnaire son caractère crucial et impérieux.
95. La métastase de la guerre impérialiste et la confluence de la lutte des classes mondiale ne sont pas deux processus distincts, mais un seul et même processus: une crise unique, envisagée du point de vue des deux classes en conflit, dont l’issue déterminera laquelle des deux issues possibles de l’époque prévaudra. Il y a près de quatre-vingt-dix ans, à la veille de la Deuxième Guerre impérialiste, Trotsky définissait l’essence de l’époque dans le document fondateur de la Quatrième Internationale: la crise historique de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire.
96. La Quatrième Internationale est un parti de l'histoire. Du point de vue marxiste, cela signifie que sa perspective et sa pratique s'enracinent dans une conception de la nature de l'époque historique et s'en trouvent définies. Les tâches du parti ne peuvent être correctement déterminées que dans la mesure où il positionne consciemment les événements dans le contexte de l'ensemble de l'époque historique. Le défi théorique et politique fondamental auquel est confronté le mouvement révolutionnaire est de placer correctement le développement de la lutte des classes dans la trajectoire historique de l'époque de la guerre et de la révolution.
97. La Perspective publiée le 3 janvier 2020 ne résulte pas d'une intuition soudaine. Lors de l'école d'été internationale du Parti de l'égalité socialiste, qui s'est tenue en août 2019, nous avons mené une étude approfondie de l'histoire du Comité international. Cette étude nous a permis d'identifier cinq phases dans l'histoire du mouvement trotskyste.
98. La première phase s'étendit sur quinze ans, de la fondation de l'Opposition de gauche sous la direction de Trotsky en 1923 au congrès fondateur de la Quatrième Internationale en 1938. La deuxième phase couvrit la période allant du congrès fondateur à la scission historique de la Quatrième Internationale – la rupture avec les révisionnistes pablistes – en novembre 1953. La troisième phase s'étendit de la fondation du Comité international à la scission avec le Parti révolutionnaire des travailleurs (WRP britannique) en 1985-1986. Elle fut marquée par la lutte acharnée contre l'influence néfaste de la théorie et de la politique pablistes sur et au sein de la Quatrième Internationale. La quatrième phase s'étendit de la finalisation de la scission avec le WRP en février 1986 à l'école d'été de 2019. Cette phase fut axée sur le rétablissement et le développement de l'héritage du mouvement trotskyste et des enseignements tirés de l'expérience antérieure de l'époque de la révolution socialiste mondiale.
99. L’école d’été a identifié 2019 comme le début de la cinquième phase de l’histoire du mouvement trotskyste. Bien entendu, ce point de départ avait un caractère approximatif. Il ne correspondait pas à un événement critique précis, comme ce fut le cas en 1923, 1938, 1953 et 1985-1986. Toutefois, l’identification d’une nouvelle phase dans l’histoire du mouvement trotskyste n’était pas arbitraire. Dès l’été 2019, il était devenu suffisamment évident qu’une nouvelle phase de crise mondiale avait été atteinte et que celle-ci modifierait profondément le rôle du Comité international dans les luttes de la classe ouvrière.
100. Le rapport d'ouverture de l'école du SEP en 2019 indiquait que dans la nouvelle phase, la cinquième, de son histoire, le mouvement trotskyste
connaîtra une croissance considérable. Les processus objectifs de mondialisation économique, identifiés par le Comité International il y a plus de trente ans, ont connu un développement colossal. Conjugués à l’émergence de nouvelles technologies qui ont révolutionné les communications, ces processus ont internationalisé la lutte des classes à un degré difficilement imaginable il y a encore vingt-cinq ans. Le Comité International de la Quatrième Internationale se constituera en direction politique consciente de ce processus socio-économique objectif. Il opposera à la politique capitaliste de guerre impérialiste la stratégie de classe de la révolution socialiste mondiale. C’est la nouvelle phase de l’histoire de la Quatrième Internationale. [12]
101. Le défi auquel ce congrès est confronté est de faire progresser l’alignement de la pratique du parti sur ses conceptions interconnectées de la cinquième phase de la Quatrième Internationale et de la résurgence de la lutte des classes révolutionnaire.
102. Que signifie concrètement cet alignement? Il signifie avant tout la construction du parti au sein de la classe ouvrière. L’analyse présentée dans ce rapport n’est pas un commentaire des événements, mais un guide pour y intervenir. La radicalisation de la classe ouvrière, qui se poursuit sur tous les continents, pose la question de la direction; et cette question ne se résout que d’une seule manière: par la construction du parti révolutionnaire au sein même des luttes de la classe ouvrière.
103. Au cœur de cette tâche se trouve l'expansion du travail de l'Alliance ouvrière internationale des comités de la base. Ces comités doivent être conçus, premièrement, comme des instruments de lutte des classes: des organes par lesquels les travailleurs formulent leurs revendications, coordonnent leurs actions entre les lieux de travail, les secteurs d'activité et au-delà des frontières nationales, et brisent l'isolement imposé à toute lutte par l'appareil officiel. Deuxièmement, ils doivent être conçus comme les centres d'organisation d'une insurrection anti-bureaucratique – le moyen par lequel la base arrache le pouvoir aux bureaucraties pro-patronales et prend en main la conduite de ses luttes. Troisièmement, ils doivent être bien plus que de simples organisations défensives: ils doivent être des formes anticipées d'une véritable démocratie ouvrière et d'un véritable pouvoir ouvrier. En les créant, la classe ouvrière ne se contente pas de résister à l'ordre établi; elle commence à se constituer en future classe dirigeante, développant en germe les organes par lesquels elle réorganisera la vie sociale, économique et politique.
104. La construction du parti au sein de la classe ouvrière est indissociable de l'expansion de l'International Youth and Students for Social Equality (Mouvement international des jeunes et des Étudiants pour l'égalité sociale). Aux États-Unis, environ 38 à 39 pour cent de la population a moins de 30 ans, soit environ 128 à 130 millions de personnes sur un total d'environ 340 millions. Ce chiffre comprend environ 22 pour cent de moins de 18 ans et 16 à 17 pour cent de 18 à 29 ans. Le processus de radicalisation sociale est particulièrement intense chez les jeunes.
105. Les sondages successifs confirment que c’est parmi les jeunes que le sentiment socialiste trouve sa plus large expression – au sein d’une génération qui n’a connu que la guerre, les crises économiques, les pandémies et la croissance implacable des inégalités sociales, et qui associe le capitalisme non pas à la prospérité et à la démocratie, mais à la catastrophe. L’enseignement supérieur est devenu un phénomène de masse, mais des millions de jeunes quittent les campus accablés par des dettes colossales, hypothéquant leur avenir pour le droit d’être exploités. Les stratèges de la bourgeoisie sont parfaitement conscients de cette évolution. Comme le parti l’a souligné dans de précédentes déclarations, les groupes de réflexion et les bureaux de rédaction de la classe dirigeante suivent avec une anxiété non dissimulée le mouvement vers la gauche de la jeunesse, y voyant une menace mortelle pour la stabilité de l’ordre établi.
106. De plus, c’est la jeunesse qui sera entraînée dans le tourbillon de la guerre. À mesure que la conflagration impérialiste se propage, la conscription deviendra inévitablement une priorité. La classe dirigeante, qui en temps «normal» n’offre aux jeunes que dettes et précarité, exigera d’eux leur vie à la guerre. La lutte contre le militarisme impérialiste revêtira donc une importance cruciale dans l’action de l’IYSSE. Dans ce combat de vie et de mort, les jeunes doivent se tourner vers la classe ouvrière, seule force sociale capable d’arrêter la guerre, et s’appuyer sur la stratégie de la révolution socialiste internationale.
107. Dans le Programme de transition, Trotsky invoquait «l’enthousiasme nouveau et l’esprit combatif» de la jeunesse comme un élément indispensable à la revitalisation du mouvement révolutionnaire. Mais le parti ne peut se contenter de cet enthousiasme, aussi précieux soit-il. Un enthousiasme non cultivé se dissipe ou se pervertit. La mission de l’IYSSE est de transformer le radicalisme instinctif de la jeune génération en une conviction révolutionnaire consciente: éduquer les étudiants et les jeunes travailleurs sur les plans théorique et politique, les armer de la connaissance de l’histoire du mouvement marxiste et des expériences stratégiques de la classe ouvrière internationale, et les former comme cadres de la Quatrième Internationale. Des sections de l’IYSSE doivent être implantées sur les campus universitaires de tout le pays. L’IYSSE ne peut pas non plus négliger son travail auprès des lycéens du secondaire, dont la radicalisation est alimentée par les conditions sociales dont ils ont été témoins dès leur plus jeune âge, et qu’il ne faut pas abandonner à l’influence de la pseudo-gauche ni aux recruteurs de l’armée.
108. La croissance du parti n'est pas seulement quantitative. Le recrutement doit s'accompagner d'une formation systématique des cadres, dont il est en réalité indissociable. Les ouvriers et les jeunes radicalisés par la guerre, la dictature et les inégalités sociales ne se transformeront en force révolutionnaire que dans la mesure où ils assimileront l'expérience stratégique du mouvement ouvrier international, concentrée dans l'histoire de la Quatrième Internationale. La théorie marxiste n'est pas un ornement de la pratique du parti; elle en est le fondement. Sans théorie révolutionnaire, il ne peut y avoir de mouvement révolutionnaire.
109. Ceci revêt une importance particulière dans un contexte où la montée des sentiments socialistes trouve une première expression, certes déformée, dans l'expansion des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA). Il faut reconnaître la portée objective de cette expansion: elle témoigne d'un mouvement à gauche des masses ouvrières et des jeunes, et de la fin d'un tabou anti-socialiste qui a perduré pendant des décennies. Mais cette reconnaissance ne saurait justifier l'adaptation. Les DSA sont une organisation petite-bourgeoise, liée programmatiquement et organisationnellement au Parti démocrate. Leur fonction est de contenir la radicalisation de la classe ouvrière et de la jeunesse et de la subordonner à l'impérialisme américain. Le Socialist Equality Party (SEP, Parti de l'égalité socialiste) ne s'adaptera pas à cette tendance ni aux autres dérives petites-bourgeoises du socialisme révolutionnaire. De toute façon, aucun de ces partis, et les DSA encore moins, n'a d'avenir. Ils ne sont ni équipés ni préparés aux tempêtes qui se profilent. Le SEP luttera pour gagner au trotskysme les travailleurs et les jeunes nouvellement radicalisés par une explication patiente des enjeux historiques et de classe et par une critique intransigeante de la politique de la pseudo-gauche et de tous les instruments de l'impérialisme, y compris tout ce qui reste du stalinisme et son influence encore pernicieuse sur le mouvement ouvrier international.
110. Le SEP n’a pas oublié l’avertissement lancé par la SLL (Ligue ouvrière socialiste britannique), il y a près de 60 ans, alors qu’elle était encore un mouvement trotskyste et menait la lutte contre l’opportunisme pabliste. S’opposant à la dérive de l’OCI – alors section française du Comité international – vers le centrisme et l’opportunisme, la SLL avait mis en garde:
Il existe toujours un danger à un tel stade de développement [c’est-à-dire les premiers stades de la radicalisation de la classe ouvrière] qu’un parti révolutionnaire réponde à la situation dans la classe ouvrière non pas de manière révolutionnaire, mais en s’adaptant au niveau de lutte auquel les travailleurs sont limités par leur propre expérience sous les anciennes directions, c’est-à-dire à l’inévitable confusion initiale. [13]
111. Ces avertissements se sont avérés justifiés, non seulement par les trahisons ultérieures de l'OCI, mais aussi par celles de la SLL elle-même. C'est précisément dans ce contexte que l'histoire du parti acquiert une importance si cruciale. La lutte menée par le Comité international contre le révisionnisme pabliste était, en substance, la lutte contre la liquidation de l'indépendance politique de la classe ouvrière au profit de tendances petites-bourgeoises de ce type même. Les cinq phases de l'histoire du mouvement trotskyste analysées par l'école d’été de 2019 ne constituent pas une périodisation intellectuelle; elles représentent le capital stratégique accumulé de la révolution socialiste mondiale.
112. Le prochain congrès du SEP, en 2028, coïncidera avec le centenaire de la fondation de l’Opposition de gauche internationale en 1928, au sein de laquelle James P. Cannon a joué un rôle déterminant. La préparation de cet anniversaire historique doit être au cœur de l’éducation d’une nouvelle génération à cette histoire. C’est la condition indispensable à la résolution de la crise de la direction de la classe ouvrière. Socialism IA, lancé par le WSWS en décembre 2025, jouera un rôle crucial dans la formation des cadres du parti et de l’ensemble de la classe ouvrière.
113. Le neuvième Congrès se réunit, comme ce rapport a cherché à le démontrer, au point de convergence manifeste entre la perspective du parti et le cours objectif de l’histoire. Il a pour tâche de préparer le parti – politiquement, théoriquement et sur le plan organisationnel – aux luttes révolutionnaires que cette convergence rend inévitables.
(Article paru en anglais le 11 août 2026)
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[1] Mehring Books, 2026, p. x
[2] John Kelly, The Twilight of World Trotskyism (Le crépuscule du trotskysme mondial) New York, Routledge, 2023, p. 97
[3] Kelly, p. 78
[4] Première étape (1999): la Pologne, la Hongrie et la République tchèque — les premiers anciens États du Pacte de Varsovie admis, sous l’administration Clinton, en violation directe des assurances données à Gorbatchev en 1990 selon lesquelles l’OTAN ne se déplacerait pas «d’un pouce vers l’est» au-delà d’une Allemagne réunifiée.
Deuxième phase (2004): La plus importante en une seule étape – l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Slovaquie, la Slovénie, la Roumanie et la Bulgarie. Pour la première fois, l’OTAN s’est implantée sur le territoire même de l’ancienne Union soviétique, les trois républiques baltes, plaçant ainsi l’Alliance directement à la frontière nord-ouest de la Russie.
Troisième étape (2009): l'Albanie et la Croatie, étendant l'alliance à travers les Balkans occidentaux suite au démembrement de la Yougoslavie, dans lequel la campagne de bombardements de l'OTAN en 1999 avait joué un rôle décisif.
Quatrième étape (2017 et 2020): Monténégro (2017) et Macédoine du Nord (2020), achevant l'absorption de la majeure partie de l'ancien espace yougoslave et consolidant la position de l'OTAN sur l'Adriatique et dans les Balkans méridionaux.
Cinquième étape (2023-2024): la Finlande (avril 2023) et la Suède (mars 2024) abandonnent des décennies de neutralité formelle en réaction directe à la guerre en Ukraine. L’adhésion de la Finlande à elle seule a plus que doublé la longueur de la frontière terrestre de l’OTAN avec la Russie.
[5] David North, A Quarter Century of War: The US Drive for Global Hegemony, 1990-2016 (Un quart de siècle de guerre: la quête américaine d'hégémonie mondiale 1990-2016 (Oak Park: Mehring, 2016), p. 6
[6] L'Hindou Kouch est une chaîne de montagnes qui s'étend sur environ 800 kilomètres (500 miles) à travers le centre et l'est de l'Afghanistan jusqu'au nord du Pakistan. Ses limites occidentales se prolongent vers la frontière iranienne, tandis que son extrémité orientale se fond dans le Karakoram et, au-delà, dans les systèmes montagneux du Pamir et de l'Himalaya.
[7]Un quart de siècle de guerre, p. 6
[8] Résister au pouvoir des riches: protéger la liberté face à l’influence des milliardaires, disponible (en anglais) à l’adresse https://oi-files-d8-prod.s3.eu-west-2.amazonaws.com/s3fs-public/2026-01/EN%20-%20Resisting%20the%20Rule%20of%20the%20Rich.pdf
[9] La Révolution russe: une nouvelle histoire (New York: Basic Books, 2017), p. 351-352. Cité dans Pourquoi étudier la Révolution russe? (Oak Park: Mehring Books, 2017-2018), p. 327.
[10] David North, Quatrième International, juillet-décembre 1988, p. 39
[11] Consulté à l'adresse https://www.marxists.org/archive/marx/works/1845/holy-family/ch06.htm
[12] La Quatrième Internationale et la perspective de la révolution socialiste mondiale 1986-1995 (Mehring, 2020), pp. 30-31
[13] Trotskysme contre révisionnisme, (Londres: New Park, 1975) Vol. 5 , pp. 113-14
