Perspective

Le débrayage à l’abattoir Smithfield et le bilan meurtrier des usines américaines

Sur cette photo d'archives du 9 avril 2020, des employés et des membres de leur famille manifestent devant une usine de transformation de Smithfield Foods à Sioux Falls, dans le Dakota du Sud. Au moins 59 000 travailleurs du secteur de la viande ont contracté la COVID-19 et 269 en sont morts lorsque le virus a frappé de plein fouet l'industrie en 2020 ; ce bilan est nettement plus lourd qu'estimé précédemment, selon un rapport de la Chambre des représentants des États-Unis publié le mercredi 27 octobre 2021.

Environ 100 travailleurs de l'usine de transformation de porc Smithfield Foods à Monmouth, dans l'Illinois, ont débrayé lundi après la mort de Patou Mpinda, un agent de maintenance de 44 ans, survenue durant l'équipe de nuit. Leur action témoigne d'une opposition croissante, au sein de la classe ouvrière, aux conditions dans lesquelles des milliers de décès évitables sont acceptés chaque année comme un simple coût d'exploitation.

Mpinda, un immigré congolais, est décédé vers 2 h 31 du matin. Un collègue a indiqué qu'une machine était impliquée, mais Smithfield n'a pas révélé de quelle machine il s'agissait, quelle tâche l'employé effectuait ni si l'équipement avait été correctement sécurisé pour empêcher toute mise en marche accidentelle. Le médecin légiste du comté a déclaré que le décès semblait lié au travail, dans l'attente de conclusions définitives.

À 5 h 30, les travailleurs de l'équipe de jour ont reçu un simple SMS annonçant un « début de quart en retard ». À leur arrivée à 7 h 30, des centaines d'entre eux étaient rassemblés dans la salle de pause ; beaucoup venaient tout juste d’apprendre le décès de leur collègue. Certains pleuraient ouvertement, tandis que d'autres interpellaient le directeur de l'usine : « Écoutez votre personnel ! Pourquoi sommes-nous là ? Nous ne devrions pas travailler ! »

Selon un employé, la direction a tout de même ordonné le lancement de la production. Des travailleurs immigrés africains auraient alors pris l'initiative d'organiser un débrayage, et une centaine de personnes ont quitté l'usine. Smithfield a annoncé que les travailleurs pouvaient partir sans sanction, mais seulement après le début de l'action collective.

Les travailleurs n'ont attendu ni l'autorisation de l'entreprise ni celle d'une quelconque organisation officielle. L'usine n’est pas syndiquée.

La communauté congolaise de Monmouth fournit une part importante de la main-d'œuvre de l'usine, tout comme les immigrés et les réfugiés le font dans l'ensemble de l'industrie de la viande. La campagne de rafles, de camps de détention et d’expulsions de masse de l’administration Trump vise à terroriser cette partie de la classe ouvrière pour la réduire au silence et, par là même, à discipliner l’ensemble de la main-d’œuvre. Le fait que ces travailleurs aient bravé la direction dans une petite ville de l’Illinois témoigne de la colère et de la volonté de résistance grandissantes au sein de la classe ouvrière.

L’industrie de transformation de la viande figure parmi les plus dangereuses des États-Unis. En avril 2020, alors que la COVID-19 ravageait les usines – dont celle de Monmouth, contrainte de fermer temporairement –, Trump a invoqué le Defense Production Act pour maintenir leur activité. Des centaines de travailleurs du secteur ont perdu la vie. L’administration s’apprête désormais à lever les dernières restrictions concernant la cadence des chaînes de production.

Au printemps dernier, 3800 travailleurs de l’abattoir JBS à Greeley au Colorado ont mené la plus importante grève du secteur de la viande aux États-Unis depuis des décennies. Ces travailleurs, pour la grande majorité immigrés, ont débrayé pendant trois semaines pour protester contre des salaires de misère, l’accélération des cadences et des conditions de travail dangereuses. La section locale 7 du syndicat UFCW (United Food and Commercial Workers) a laissé JBS détourner le bétail vers une autre usine représentée par l’UFCW au Texas, avant d’ordonner aux grévistes de reprendre le travail sans convention collective et de faire adopter un accord prévoyant une augmentation de seulement 30 cents par rapport à l’offre initiale de l’entreprise.

Le débrayage de Monmouth laisse entrevoir la possibilité d’un mouvement plus large. Monmouth est située dans la région industrielle longeant la frontière entre l’Illinois et l’Iowa, où la contestation a éclaté au grand jour à maintes reprises. Dans la zone voisine des « Quad Cities », les travailleurs de John Deere ont fait partie des 10 000 salariés à l’échelle nationale qui, le mois dernier, ont rejeté une proposition de prolongation de convention collective. Ils sont déterminés à faire annuler les 1600 suppressions de postes et les reculs imposés depuis que le syndicat UAW (United Auto Workers) a trahi leur grève de 2021.

À Joslin en Illinois, Tyson a annoncé le 13 août la fermeture de son usine de transformation de la viande, entraînant la suppression d’environ 2500 emplois. Six cents personnes ont rempli une réunion publique d’urgence. La section locale 431 de l’UFCW a tenté de canaliser la colère en incitant à faire appel aux dirigeants de l’entreprise et aux autorités gouvernementales, tout en se vantant de ses années de « partenariat » avec Tyson.

L’enquête sur la mort de Mpinda ne peut être laissée entre les mains de Smithfield ou de l’OSHA (Occupational Safety and Health Administration). En février, l’agence a sanctionné l’usine de Monmouth pour une infraction grave aux procédures de consignation (verrouillage et étiquetage), après que deux employés nettoyant une vis sans fin ont failli y laisser un membre. En juillet, elle a ramené l’amende de 14 188 $ à 9931,60 $. D’autres sanctions pour des infractions graves, en 2023 et 2025, ont également abouti à une réduction des amendes.

Le même scénario se répète à l’usine Smithfield de Tar Heel, en Caroline du Nord, le plus grand site de transformation de porc au monde. Le 10 janvier, Abundio Villa Miranda, âgé de 43 ans, a trouvé la mort dans des circonstances atroces après une chute d’environ 7,5 mètres dans une zone où les porcs sont rendus inconscients par le gaz. Il laisse dans le deuil deux enfants, âgés de 10 et 14 ans.

Les enquêteurs ont relevé quatre infractions graves concernant la protection contre les chutes, le danger d’électrocution et les espaces confinés ; Smithfield a accepté de payer 35 770 dollars pour régler une amende initialement fixée à 51 100 dollars. Villa Miranda est l'un des trois travailleurs décédés sur le site de Tar Heel en l'espace de dix mois. La présence du syndicat UFCW, lié à l'usine par une convention collective depuis 2009, n'a en rien empêché ces décès.

À l'échelle des États-Unis, un travailleur perd la vie des suites de blessures toutes les 104 minutes. Les dernières données fédérales complètes font état de 5070 décès de ce type en 2024, tandis que l'AFL-CIO estime que 135 000 autres personnes sont mortes de maladies professionnelles en 2023.

Rien qu'au cours des quatre derniers mois, onze travailleurs ont péri dans l'explosion de l'usine Horizon Biofuels à Longview (Washington) en mai ; deux autres ont trouvé la mort dans une explosion chez Brent Industries, dans l'Ohio, le 18 août ; et Bradley Clouse, 33 ans, a été écrasé par une machine le 2 septembre dans une usine de pièces automobiles Astemo, dans le Kentucky : un site déjà épinglé pour des infractions liées aux dispositifs de protection des machines. Le 4 septembre, Paul Roberts, 63 ans, a trouvé la mort dans un centre UPS à Earth City au Missouri, treize jours seulement avant la date prévue de son départ à la retraite.

Ce phénomène s'inscrit dans un processus mondial. Le 24 août, Oscar Robayo, un agent de piste de 39 ans, a été écrasé par le train d'atterrissage d'un Airbus A350-900 à l'aéroport international Montréal-Trudeau ; une tragédie résultant d'années de déréglementation et de course au profit.

Ces décès sont le fruit de la volonté de la classe dirigeante de faire payer aux travailleurs le prix de la crise du capitalisme. La dette fédérale américaine a franchi la barre des 40 000 milliards de dollars, le coût annuel des intérêts dépasse les 1000 milliards, et Washington prépare un budget militaire avoisinant les 1500 milliards de dollars tout en menant une guerre contre l'Iran, en attisant le conflit avec la Russie et en se préparant à une guerre contre la Chine. Les ressources nécessaires à cette politique doivent être extorquées à la classe ouvrière. Sur le terrain, cela se traduit par des licenciements collectifs liés à l'IA et à l'automatisation, des heures supplémentaires obligatoires, une intensification des cadences et le report de l'entretien des équipements.

Trump est à la tête de cette offensive. Sa proposition de budget pour l'exercice 2026 prévoyait la suppression de 223 postes à l'OSHA et une réduction estimée à 30 % du nombre d'inspections, tout en cherchant à éliminer le Chemical Safety Board (Conseil de sécurité chimique). Mais cette offensive est bipartisane. Sous l'administration Biden, l'OSHA a continué de souffrir d'un sous-effectif chronique et le bilan annuel des décès traumatiques au travail n'est jamais descendu en dessous de 5000, alors même que les démocrates approuvaient des budgets records pour le Pentagone.

Les bureaucraties syndicales, liées à la direction et aux partis capitalistes, s'emploient à étouffer toute opposition. Elles n'organisent aucune action après les décès survenus au travail et laissent les enquêtes à la direction et aux agences gouvernementales, tout en promouvant un nationalisme qui enchaîne les travailleurs aux guerres commerciales et aux conflits militaires.

Les travailleurs ont besoin de nouvelles organisations : des comités de sécurité de la base, élus et dirigés par les travailleurs eux-mêmes, chargés d'enquêter sur les décès et les blessures, de garantir l’accès aux dossiers de sécurité et de maintenance, et d'organiser une interruption de la production lorsque les conditions sont dangereuses.

Il existe un modèle pour cela. Après que Ronald Adams, ouvrier chez Stellantis, soit mort écrasé au complexe de moteurs de Dundee au Michigan, une enquête indépendante menée par la base a révélé le contournement des dispositifs de verrouillage de sécurité grâce à des clés de contournement, a examiné les modifications apportées aux logiciels des machines et a organisé une audience publique.

Les travailleurs de Smithfield devraient organiser une enquête similaire, en recueillant les témoignages de leurs collègues ainsi que les dossiers de production et de maintenance, et en faisant appel à des experts en sécurité de confiance pour déterminer les circonstances de la mort de Mpinda et identifier les pratiques de l'entreprise à l'origine de ces conditions.

Un mouvement de travailleurs se développe à travers le monde. Ces dernières semaines, des manifestations contre la flambée des prix du carburant et des denrées alimentaires – alimentée par la guerre menée par les États-Unis contre l'Iran – se sont propagées depuis le Guatemala, où des camionneurs ont bloqué des autoroutes et des organisations autochtones ont marché sur le Congrès, jusqu'à la Syrie, aux Philippines et au Portugal.

Volkswagen prévoit de supprimer jusqu'à 100 000 emplois alors que l'Allemagne procède à son plus important renforcement militaire depuis l'époque d'Hitler. En Turquie, des travailleurs ont occupé une usine tandis que des mineurs luttaient contre les impayés de salaires et les arrestations.

Chez National Steel Car à Hamilton en Ontario, où trois travailleurs ont trouvé la mort entre 2020 et 2022, 1200 ouvriers se sont mis en grève pour dénoncer des conditions dangereuses et un système mortel de rémunération à la pièce ; un comité de base a coordonné le soutien avec des travailleurs du secteur ferroviaire à travers l'Amérique du Nord. À Springfield au Massachusetts, des employés des postes ont formé un comité et appelé à une coordination avec leurs homologues de Grande-Bretagne, du Canada, d'Allemagne et d'Australie.

Les travailleurs de Smithfield devraient constituer un comité à Monmouth et appeler les salariés de Tar Heel, de Joslin et de l’ensemble du secteur de la transformation de la viande à faire de même. Leurs revendications devraient inclure le contrôle ouvrier sur la cadence de la production, les effectifs et la maintenance ; un accès complet aux registres de sécurité ; le droit d’arrêter le travail sans perte de salaire ; ainsi que la protection de tout travailleur signalant un danger. Reliés par l’Alliance ouvrière internationale des comités de base, ces comités peuvent préparer une action coordonnée à travers les entreprises, les secteurs industriels et les frontières nationales.

La lutte pour le contrôle ouvrier sur la sécurité et la production mène directement à un combat politique contre le système capitaliste, qui subordonne ces deux aspects à la recherche du profit. Les grandes entreprises doivent être transformées en entreprises publiques placées sous le contrôle démocratique des travailleurs, où la production serait organisée pour répondre aux besoins humains. En agissant de leur propre initiative, les travailleurs de Monmouth ont démontré la puissance de l’action collective. Cette initiative doit désormais être organisée, élargie et orientée vers la réorganisation socialiste de la vie économique.

(Article paru en anglais le 19 septembre 2026)

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