Le décès récent d’une femme en situation d’itinérance dans l’incendie d’un campement de Montréal‑Nord illustre les conséquences d’un système social qui transforme le logement en source de profits. Il s’agit d’un meurtre social commis par une oligarchie financière qui s’enrichit par la spéculation immobilière, avec la complicité de l’État capitaliste et des partis politiques.
La tragédie s’est produite à l’aube du 6 octobre sur un terrain vague près de la rue de Charleroi et du boulevard Lacordaire, derrière un centre commercial. À l’arrivée des services d’urgence, le feu qui avait ravagé une partie du campement était déjà éteint. Les policiers ont trouvé la victime, une femme dans la cinquantaine, inconsciente à l’extérieur de sa tente. Transportée à l’hôpital, elle a succombé à ses blessures. Sa famille a confirmé l’identité de la victime comme étant Mélanie Carbonneau, mère de cinq enfants.
Ce décès n’est pas un événement isolé. Selon un rapport du Bureau du coroner, au moins 500 personnes en situation d’itinérance sont mortes au Québec entre 2020 et 2024. Ce chiffre sous‑estime la réalité, puisque le coroner n’enquête que sur les morts suspectes ou violentes. À 41 ans pour une femme et à 47 ans pour un homme, l’espérance de vie d’un itinérant au Québec est dramatiquement plus basse que celle de la population générale (84 ans pour une femme et 80 ans pour un homme).
Le phénomène est national. La santé publique de Toronto a rapporté plus de 800 décès de personnes itinérantes entre le 1er janvier 2022 et le 31 décembre 2024. À Calgary, au moins 284 sans‑abris sont morts en 2025, et plus de 100 au Nouveau‑Brunswick, province largement rurale.
L’absence de données fiables et à jour sur les décès de personnes itinérantes, tant au provincial qu’au national, témoigne du mépris de la classe politique: ces personnes vivent – et meurent – dans l’indifférence la plus totale.
L’itinérance n’est pas un problème de «responsabilité personnelle» ou de défaillances individuelles. Elle découle directement de décennies de politiques ayant subordonné le logement à la spéculation et au profit.
Alors que les gouvernements fédéral et provinciaux ont abandonné les politiques de logement social, le logement est devenu un véhicule de spéculation financière. Les fonds d’investissement immobilier (REIT) dominent désormais le marché locatif et imposent des hausses de loyer faramineuses aux nouveaux locataires. Les «rénovictions» – expulsions sous prétexte de rénovations pour relouer à prix plus élevé – se multiplient, tandis que des personnes fortunées accumulent des centaines de milliers de logements comme résidences secondaires, tertiaires ou plus.
Le nombre insuffisant de mises en chantier maintient artificiellement un taux d’inoccupation bas (2,7% en 2025 au Québec, en légère hausse par rapport à 1,3% en 2023). Cette pénurie organisée profite aux propriétaires et aux promoteurs, pour qui la rareté fait grimper les prix et les loyers.
En termes simples: les loyers sont trop élevés, les salaires trop bas, et les personnes se retrouvent sans domicile parce qu’elles n’ont pas les revenus nécessaires pour en payer un.
Le résultat est une crise sociale sans précédent et une explosion de l’itinérance au Québec et au Canada.
Selon le dénombrement national du 15 avril 2025, publié le 9 avril 2026 par le MSSS (Ministère de la Santé et des Services sociaux), 12.077 personnes étaient en situation d’itinérance au Québec. Cela représente une hausse d’environ 20% par rapport à 2022 et constitue le niveau le plus élevé jamais mesuré depuis le début des dénombrements en 2018.
Ces chiffres sous‑estiment fortement la réalité, car ils ne comptent que l’itinérance visible: les personnes dans les refuges (environ 80%) et celles vivant dans les campements ou dehors (environ 16%). Ils excluent l’itinérance cachée: personnes dormant chez un proche, dans un motel temporaire ou dans leur voiture.
Bien que l’itinérance demeure concentrée à Montréal et Québec, elle est désormais présente partout dans la province. Depuis 2018, ce sont les régions qui ont connu la croissance la plus rapide. Alors qu’en 2018, environ 80% de l’itinérance était observée à Montréal, cette proportion est tombée à 55–60% en 2025. Des villes de moindre envergure ou des régions éloignées comme Gatineau, Trois‑Rivières, le Saguenay et la Côte‑Nord, historiquement peu touchées, voient maintenant une hausse de l’itinérance visible et l’apparition de campements.
À l’échelle canadienne, 65.000 personnes étaient en situation d’itinérance en 2025 selon le rapport «Tout le monde compte», qui reconnaît lui aussi sous‑estimer le nombre réel.
Contrairement au discours de l’establishment politique et médiatique, l’itinérance n’est pas exclusivement liée à des problèmes de santé mentale ou de toxicomanie. Elle frappe de plus en plus de travailleurs ayant un emploi, mais incapables de se loger faute de revenus suffisants. Au Québec, environ un itinérant sur cinq déclare avoir un emploi; au Canada, la proportion est d’environ un sur quatre. Cela dit, à cause des décennies d’austérité de l’élite dirigeante, les ressources pour la santé mentale ont été décimées et beaucoup de personnes qui en dépendaient laissées à elles-mêmes.
Face à l’explosion de l’itinérance, la réponse des gouvernements capitalistes n’est pas de loger les gens, mais de criminaliser la pauvreté et de la rendre invisible.
Selon les dernières données disponibles, sur 726 campements recensés au Québec en 2023, 600 ont été démantelés par les autorités municipales, avec l’appui des gouvernements provincial et fédéral.
En juillet 2026, le maire de Québec, Bruno Marchand – parfois dépeint comme « progressiste » pour sa promotion du transport collectif – a imposé une politique de «tolérance zéro» envers les campements d’itinérants, donnant carte blanche à son brutal service de police pour les démanteler. Rappelant la célèbre phrase d’Anatole France («la loi, dans un grand souci d’égalité, interdit aux riches comme aux pauvres de coucher sous les ponts»), Marchand a déclaré: «Ce n’est pas parce qu’on est une personne itinérante qu’on a le droit de tout faire».
Cette répression s’accompagne de politiques d’austérité qui aggravent la crise. En 2024, le gouvernement de la CAQ a réduit les sommes allouées à la lutte contre la pauvreté de 3 milliards à 750 millions, tout en alimentant une agitation anti‑immigrants visant à blâmer les nouveaux arrivants pour la pénurie de logements abordables.
Élu le jour même de la tragédie de Montréal‑Nord, le nouveau premier ministre du Québec, Paul St‑Pierre Plamondon (PQ), a réagi en affirmant que la lutte à l’itinérance serait «sa priorité personnelle», en promettant d’agir résolument, de débloquer des budgets d’urgence et en rappelant son engagement d’organiser un sommet national sur l’itinérance en 2027.
Les politiques réactionnaires du Parti québécois sont incompatibles avec une lutte sérieuse contre l’itinérance. Le PQ a fait campagne sur des mesures d’austérité visant à atteindre l’équilibre budgétaire dès 2028‑2029, ainsi que sur la création d’une république indépendante du Québec dotée d’une armée et d’un budget militaire équivalant à 5% du PIB selon les exigences de l’OTAN – ce qui exigerait des coupes sociales massives.
En réalité, la promesse d’un sommet national en 2027 – un mécanisme éprouvé pour gagner du temps et protéger la classe dirigeante – indique qu’aucune ressource significative ne sera consacrée à la lutte contre l’itinérance. La sortie de St‑Pierre Plamondon vise surtout à contenir et rediriger la colère populaire.
L’itinérance ne peut être éliminée dans le cadre capitaliste. Elle est inhérente à un système où la richesse produite par les travailleurs est accaparée par une infime minorité. Dans une société rationnelle, gérée démocratiquement par les travailleurs qui produisent toutes les richesses (y compris les logements), des ressources suffisantes seraient mobilisées pour planifier et construire des logements adéquats, en nombre suffisant et de haute qualité pour tous, selon les besoins humains fondamentaux plutôt que le profit privé.
