Les syndicats canadiens s’emploient à étouffer l’opposition à l’attaque du gouvernement libéral contre le droit de grève

Photo de bureaucrates syndicaux ayant assisté au sommet économique national « Équipe Canada » sur la guerre commerciale organisé par Trudeau le 7 février 2025. Au premier rang, troisième à partir de la gauche, la présidente du CTC, Bea Bruske ; à sa gauche, la présidente d’Unifor, Lana Payne. [Photo: X/Bea Bruske]

Le Congrès du travail du Canada (CTC) a lancé une campagne pathétique, censée « combattre » le projet du gouvernement libéral pro-patronal de modifier en profondeur le Code canadien du travail afin de s’octroyer des pouvoirs élargis d’interdiction des grèves. Le projet de loi C-39, un projet de loi omnibus présenté à la Chambre des communes le 21 septembre, comprend également plusieurs autres révisions législatives antiouvrières et destructrices pour l’environnement, qui favorisent l’investissement des entreprises et les projets de déréglementation.

Le texte « normalise » les pouvoirs gouvernementaux autoritaires nouvellement accaparés pour criminaliser les grèves dans des secteurs clés de l’économie et imposer des conventions collectives par voie d’arbitrage exécutoire, au moyen d’une « réinterprétation » montée de toutes pièces de l’article 107 du Code canadien du travail, qui permet de se passer de l’accord du Parlement.

Au cours des trois dernières années, des gouvernements libéraux successifs ont invoqué à plusieurs reprises l’article 107 pour mettre fin aux grèves des débardeurs, des cheminots, des travailleurs du transport aérien et des travailleurs de Postes Canada, entre autres. Le projet de loi C-39 codifierait ces pouvoirs, que le ministre du Travail a jusqu’ici exercés surtout au cas par cas. Il contient aussi tout un éventail de modifications réglementaires destinées à prolonger le processus de négociation et à multiplier les occasions pour le gouvernement d’intervenir, et de retarder ou de bloquer les grèves.

La guerre de classe du gouvernement libéral contre les travailleurs

Le premier ministre Mark Carney est résolu à intensifier l’offensive contre les droits des travailleurs, les salaires, les services publics et les conditions de travail, afin de financer l’enrichissement des riches et l’énorme programme de réarmement du Canada. Le projet de loi C-39 a été déposé une semaine seulement après que Carney eut reçu des représentants du capital financier international lors du premier Sommet canadien de l’investissement, où il a notamment annoncé d’importantes baisses d’impôt pour les grandes entreprises.

Le gouvernement Carney s’est aussi engagé à consacrer 5 pour cent du PIB à la guerre et aux industries connexes d’ici 2035. Imposer ce programme impopulaire à une classe ouvrière qui s’engage dans des luttes toujours plus larges exige une répression d’État impitoyable, y compris l’anéantissement du droit de grève.

La « Loi visant à bâtir un Canada fort » a déjà franchi l’étape obligatoire de la « deuxième lecture » au Parlement et se trouve maintenant à l’étape du comité, avant le vote final à la Chambre des communes. Le projet de loi est également appuyé par le Parti conservateur fédéral de droite du chef de l’opposition Pierre Poilievre et par la dirigeante du Parti vert, Elizabeth May. Aux côtés du premier ministre conservateur de l’Ontario, Doug Ford, les deux premiers ministres provinciaux sociaux-démocrates du Nouveau Parti démocratique (NPD) du Canada – David Eby, en Colombie-Britannique, qui quittera bientôt ses fonctions après avoir perdu les élections provinciales de la semaine dernière, et Wab Kinew, au Manitoba – ont eux aussi approuvé des pans importants du texte, en particulier les parties concernant la déréglementation des processus d’autorisation des grands projets.

Le projet de loi fédéral annonce des mesures anti-grèves analogues que tous les partis politiques prendraient à l’échelle provinciale dans le sillage de son adoption. Pas plus tard que le mois dernier, le premier ministre néo-démocrate Kinew a déclaré illégale une grève des travailleurs des laboratoires d’analyse sanguine du Manitoba, quelques heures seulement après son début.

Le premier ministre ontarien Ford a déjà acquis une notoriété antidémocratique supplémentaire en 2022, lorsqu’il a cherché à étouffer préventivement une grève annoncée des travailleurs de l’éducation en invoquant la « clause de dérogation », une disposition permettant aux gouvernements d’adopter des lois qui violent des droits censément garantis par la Charte canadienne des droits et libertés.

L’offensive des libéraux fédéraux contre le droit de grève a déjà suscité des imitations à l’échelle provinciale. Le gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ) s’est directement inspiré des interdictions de grève répétées des libéraux de Trudeau lorsqu’il a mis en œuvre la loi 89. Celle-ci élargit considérablement la définition des « services essentiels » afin de bloquer les grèves des travailleurs, et accorde au ministre du Travail des pouvoirs étendus pour mettre fin aux grèves jugées contraires à l’« intérêt public » et imposer l’arbitrage exécutoire afin de régler les différends sur les conventions collectives.

Le CTC, déterminé à étouffer la lutte de classe au nom d’« Équipe Canada »

Face à cette offensive tous azimuts contre les droits et le niveau de vie de la classe ouvrière, le CTC s’attache à étouffer l’opposition populaire et à préserver son partenariat étroit avec le gouvernement libéral. Lorsque le projet de loi C-39 a été déposé au Parlement, la présidente du CTC, Bea Bruske, a déclaré que, même si la bureaucratie syndicale était opposée aux restrictions que le gouvernement prévoyait d’imposer au droit de grève, certains éléments de la loi « Build Canada Better » de Carney étaient extrêmement positifs. « Ce projet de loi contient des mesures pour lesquelles les syndicats se sont battus et qui amélioreront la protection des travailleurs [...] Nous accueillons favorablement ces mesures », a affirmé Bruske. « Mais sur le droit de grève, le gouvernement a rompu sa promesse envers les travailleurs. »

Publicité du CTC en pleine page parue dans le Globe and Mail du 22 septembre 2026, qui implore le gouvernement libéral de Carney d’abroger les dispositions anti-grèves du projet de loi C-39 afin de renforcer Équipe Canada. Elle commence ainsi : « Monsieur le premier ministre, les travailleurs font partie d’Équipe Canada. Le Canada fait face à une menace économique extraordinaire. Les travailleurs et leurs syndicats sont prêts à faire leur part. Pour défendre les emplois canadiens. Pour bâtir les industries et les infrastructures dont nous avons besoin. Pour attirer les investissements et rendre le Canada plus résilient face à la guerre commerciale de Trump. » [Photo: CLC (Canadian Labour Congress)]

Cette réaction fade n’a rien d’étonnant, puisque la bureaucratie syndicale joue un rôle central dans le soutien au programme nationaliste de guerre commerciale du premier ministre Mark Carney. La guerre commerciale déclenchée par le président américain Donald Trump et sa politique « America First » visant à annexer le Canada en faisant s’effondrer son économie a conduit le grand patronat canadien à riposter par des droits de douane de représailles et à chercher à renforcer les partenariats économiques et militaires avec d’autres pays, notamment les puissances impérialistes européennes.

Les syndicats soutiennent que les travailleurs ont les mêmes intérêts que leurs patrons et que tout le monde doit faire bloc au sein d’« Équipe Canada », alors que le gouvernement Carney arme l’impérialisme canadien en vue de la guerre mondiale et ouvre le pays aux investissements des oligarques milliardaires.

Comme l’a formulé Bruske dans une déclaration publiée avant le dépôt du projet de loi C-39 : « Les syndicats canadiens font partie d’Équipe Canada. Nous avons les coudes levés. Nous sommes prêts à bâtir, à investir et à nous battre pour les emplois canadiens. Mais nous ne pouvons pas garder les coudes levés face à Trump avec les mains liées à la table de négociation.

« Le droit de grève, c’est ce qui nous donne le pouvoir de négocier de meilleurs salaires, des lieux de travail plus sûrs et une plus grande sécurité d’emploi. Affaiblir ce pouvoir ne créera ni une plus grande stabilité ni la paix sociale. Il risque de produire l’effet inverse. »

Bruske et ses collègues bureaucrates syndicaux ne voient pas le droit de grève comme une arme permettant aux travailleurs de lutter contre l’offensive de guerre de classe de l’élite dirigeante, mais comme un levier leur permettant d’obtenir des « partenariats » avec le grand patronat et les ministres du gouvernement afin de gérer la « paix sociale ».

Comme le sait chaque travailleur par une amère expérience, les syndicats ont utilisé ce « droit » dans le cadre de la négociation collective, depuis quatre décennies, pour imposer recul sur recul aux travailleurs qu’ils prétendent représenter. L’appel de Bruske au gouvernement émane donc d’un allié que préoccupe le risque que les restrictions draconiennes au droit de grève provoquent une explosion sociale que l’appareil syndical, véritable gendarme sur le lieu de travail, aura du mal à maîtriser.

Telles sont les principales préoccupations auxquelles la direction du CTC revient régulièrement depuis six semaines. Cette semaine, alors que Carney recevait des représentants de l’Union européenne lors d’un sommet à Montréal, le Conseil canadien du CTC a publié une déclaration commune avec la Confédération européenne des syndicats (CES), dans laquelle les bureaucrates syndicaux grassement payés des deux côtés de l’Atlantique ont apporté leur soutien sans réserve à la création de la nouvelle alliance de guerre impérialiste et de pillage économique que les bourgeoisies canadienne et européenne cherchent à façonner.

Le 29 octobre, le CTC a ensuite annoncé dans un communiqué la création d’une « cellule de crise nationale du mouvement syndical pour soutenir les syndicats confrontés à une intervention gouvernementale et coordonner leur réponse aux restrictions de grève proposées dans le projet de loi C-39 ». Cette initiative réunirait des « ressources juridiques, politiques et de communication pour défendre les syndicats touchés et leurs membres ».

Il est clair, cependant, que ce centre de commandement de type militaire, que les dirigeants syndicaux ont voulu évoquer par le choix de son nom, sera dirigé exclusivement contre les travailleurs de la base qui tenteront de mener une lutte politique contre l’offensive antiouvrière du gouvernement, tandis que les bureaucrates syndicaux conserveront leur rôle de conseillers amicaux de l’ancien banquier central Carney.

Comme le cite le communiqué, Bruske a déclaré : « Le projet de loi C-39 pourrait plonger le Canada dans des années de conflits de travail et de coûteuses batailles judiciaires. Les entreprises veulent faire circuler les marchandises, accéder à de nouveaux marchés et réaliser de grands projets. Passer des années à combattre les travailleurs devant les tribunaux ne permettra d’atteindre aucun de ces objectifs. »

Cette remarque est révélatrice à plusieurs égards.

Premièrement, Bruske offre ses conseils et les services des appareils syndicaux du CTC au patronat canadien, qui cherche de « nouveaux marchés », veut « faire circuler les marchandises » et ainsi de suite. Dans un contexte d’aggravation des conflits entre grandes puissances en vue d’un nouveau repartage du monde, ces tâches cruciales pour la classe dirigeante exigent un soutien au réarmement et à la guerre. C’est là que mène, en fin de compte, l’enthousiasme des bureaucraties syndicales pour « Équipe Canada ».

Deuxièmement, la seule façon dont Bruske peut imaginer que les travailleurs « combattent » l’offensive lancée par les gouvernements contre leurs droits et leurs conditions passe par les tribunaux capitalistes, qui se rangent invariablement du côté du patronat et du gouvernement. Ses mises en garde contre l’agitation sociale montrent que l’idée même de lutte de classe est, pour elle comme pour le reste de la bureaucratie, tout à fait inadmissible.

Les recours judiciaires contre les lois anti-grèves et contre les violations des conventions collectives par les patrons ou les gouvernements sont une méthode éprouvée de la bureaucratie pour démobiliser les travailleurs. Le temps que ces longues procédures aboutissent à une décision, un jugement – même dans l’hypothèse improbable où il serait rendu en faveur des travailleurs – n’a pratiquement plus aucun effet concret.

Par exemple, les syndicats de l’Ontario ont mis un terme en 2019 à un mouvement naissant en faveur d’une grève générale politique contre le gouvernement progressiste-conservateur de Doug Ford, après que Ford eut présenté la loi 124, qui imposait pendant trois ans un plafond de 1 pour cent aux hausses salariales annuelles de plus d’un million de travailleurs du secteur public. Une décision de justice n’est tombée qu’en 2022, à une époque où les syndicats avaient déjà accepté des conventions collectives comportant ce plafond de 1 pour cent. Les travailleurs ont ainsi subi de lourdes baisses de salaire réel pendant une période de forte inflation alimentée par la pandémie et par le début de la guerre des États-Unis et de l’OTAN contre la Russie en Ukraine.

Lors d’une conférence de presse tenue le 29 octobre après la publication du communiqué, on a demandé à Bruske si le CTC appellerait à une grève générale pour protester contre l’attaque du gouvernement contre le droit de grève d’un syndicat membre. « Le reste du mouvement syndical a dit que nous interviendrions de toutes les manières dont vous avez besoin, que ce soit par des ressources, par des moyens financiers ou par des actions. Et cela pourrait aboutir à une journée d’action, à 100 pour cent, cela pourrait aboutir à cela », a-t-elle déclaré, montrant clairement que le gouvernement n’a rien à craindre du CTC.

Le soutien de Bruske et de la bureaucratie du CTC au gouvernement se heurte à l’opposition des travailleurs de la base, de groupes écologistes et autochtones ainsi que de militants contre la pauvreté. Les responsables du CTC se sont donc sentis obligés de convoquer, le 13 octobre, une « réunion publique » de lancement par téléphone et par Internet afin d’exposer leur plan de « riposte » à l’attaque contre le droit de grève. Bruske a admis que le CTC avait peut-être été « trop poli » dans son approche à l’égard du gouvernement libéral. Mais désormais, le CTC ne plaisantait plus. Une offensive en trois volets allait être lancée, a-t-elle déclaré.

On a encouragé les travailleurs présents à la réunion à écrire à leur député pour lui faire connaître leur opposition à certaines parties du projet de loi. Ils devaient aussi chercher à organiser une rencontre directe, en personne, avec leur député. Et si cela ne suffisait pas, le CTC a convoqué une « Journée nationale d’action », fixée à deux jours plus tard, un jeudi : un piquet d’information à l’heure du midi devant certains bureaux de circonscription, c’est-à-dire à un moment choisi pour être sûr d’exclure la grande majorité des travailleurs qui ont un emploi. Selon ce qu’ont rapporté par la suite divers médias, des « dizaines » de manifestants (pour la plupart des responsables syndicaux permanents) se sont rassemblés ici et là à travers le pays.

Pendant la période de questions-réponses de la réunion, un participant a demandé si les travailleurs pouvaient faire grève même si le Conseil canadien des relations industrielles (CCRI) fédéral avait émis une ordonnance de retour au travail. Bruske a choisi ses mots avec soin. Eh bien, oui, a-t-elle dit, les travailleurs pouvaient faire grève s’ils le souhaitaient, mais ils seraient seuls s’ils le faisaient. Il faudrait que ce soit une grève sauvage. Elle a méticuleusement évité de placer le CTC à proximité d’une telle action.

Mark Hancock, président national du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), a été le plus franc. Il a commencé par dire : « Nous essayons de fonctionner dans le cadre des règles et des lois en vigueur », mais il arrive qu’il faille les combattre. On avait fait remarquer lors de la réunion que le SCFP avait adopté une résolution s’engageant à « défier » la loi si une grève venait à être déclarée illégale.

Mais une lecture attentive de la résolution laisse beaucoup à désirer. Il n’y est pas question de grève. En revanche, il y est question de nouveaux recours en justice qui s’étireront sur des années. Des mémoires juridiques ont déjà été déposés au sujet du recours par le gouvernement à la version antérieure, au libellé douteux, de l’article 107 du Code canadien du travail, qui avait servi à mettre fin à des grèves clés, sur ordre du CCRI, sur les quais, sur les voies ferrées, dans les aéroports et à Postes Canada.

Les travailleurs doivent prendre en main la lutte pour défendre le droit de grève en construisant des comités de base en opposition aux bureaucraties syndicales nationalistes et pro-patronales. Ces comités doivent mobiliser la force sociale et politique de la classe ouvrière à travers le Canada et à l’échelle internationale pour mettre un terme à l’austérité capitaliste, au réarmement et à la guerre, ainsi qu’à la destruction des droits démocratiques et sociaux.

Avant tout, une rupture politique avec l’alliance des syndicats avec les libéraux et les néo-démocrates est une condition préalable à cette lutte, puisque la défense des droits sociaux et démocratiques des travailleurs exige l’établissement d’un gouvernement ouvrier engagé dans des politiques socialistes.

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