Lors d’une réunion tenue le 6 octobre, des travailleurs de l’aviation d’à travers le Canada ont voté la création du Comité de base des travailleurs de l’aviation (CBTA) et le lancement d’une enquête ouvrière indépendante sur la mort d’Oscar Robayo. Robayo, 39 ans, agent de piste employé par Samsic Assistance Canada, a été écrasé par le train avant d’un Airbus A350 de French Bee lors d’une manœuvre de repoussage de routine, le 24 août, à l’aéroport de Montréal.
Sur la base d’entretiens avec des employés de Samsic et du témoignage d’un lanceur d’alerte, le World Socialist Web Site a établi que Robayo avait été contraint de travailler sans le câble d’extension qui l’aurait maintenu à une distance sûre de l’appareil ; que le matériel sur le tarmac était dans un état de délabrement généralisé ; et que les travailleurs avaient à plusieurs reprises formulé des plaintes qui avaient été ignorées par Samsic et par les organismes de réglementation gouvernementaux.
La mort survenue à l’aéroport Montréal-Trudeau a été traitée comme une tragédie isolée par les médias, par l’Association internationale des machinistes (AIM), le syndicat concerné, et par les autorités. Pourtant, six semaines plus tôt à peine, le 13 juillet, Hafida Drici, 53 ans, déléguée syndicale de la Confédération générale du travail (CGT) forte de vingt ans d’ancienneté, avait été écrasée par un bus sur le tarmac de Paris-Charles-de-Gaulle. Elle travaillait pour Samsic Assistance Shuttle, une autre filiale du même groupe.
Drici serait descendue du bus à l’arrêt pour saluer un collègue, mais le véhicule se serait soudainement mis en mouvement et l’aurait écrasée contre un autre bus. L’Humanité a rapporté que ce bus était un véhicule de 2008 issu de la flotte réformée de l’entreprise, remis en service après des pannes survenues avec des bus plus récents. Des défauts de freinage avaient été signalés à la Drieets, l’inspection du travail, lors d’une grève d’un mois en avril 2026. Le même voyant d’alerte de frein s’est ensuite allumé sur le bus qu’elle utilisait.
Comme le montrent les activités mondiales de Samsic, les décès de Robayo et de Drici ne sont pas des accidents. Ils font partie intégrante d’une stratégie commerciale mondiale qui traite la mort de travailleurs comme un coût normal des affaires, stratégie facilitée par une déréglementation menée à l’initiative des gouvernements et par la poursuite impitoyable du profit des entreprises.
Qu’est-ce que Samsic ?
Samsic est un groupe familial fondé en 1986 en Bretagne par Christian Roulleau. Son siège se trouve à Cesson-Sévigné, près de Rennes. En janvier 2019, Roulleau a confié la direction du groupe à son gendre, Thierry Geffroy. Le groupe a déclaré un chiffre d’affaires de 4,1 milliards d’euros en 2025 et 155 000 salariés dans 27 pays.
Son activité principale est la gestion multiservices des sites : nettoyage, sécurité, espaces verts, maintenance, logistique, accueil, travail temporaire. Le groupe se présente comme la deuxième entreprise de nettoyage de France, la septième entreprise de sécurité et la huitième entreprise de travail temporaire. Sa division aéroportuaire, Samsic Airport, est un segment plus modeste mais d’une importance stratégique : environ 8 000 salariés, 460 millions d’euros de chiffre d’affaires et 33 sites.
La division aéroportuaire de Samsic est implantée à Paris-CDG, Paris-Orly, Le Bourget, Lyon, Nice, Nantes, Toulouse, Rennes, Brest, Caen, Dinard, Mulhouse, Cherbourg ; Bruxelles-Zaventem, Charleroi, Liège ; Montréal-Trudeau, Toronto, Vancouver, Calgary, Edmonton ; Chicago O’Hare, San Francisco ; Pointe-à-Pitre, Fort-de-France, Cayenne ; Sainte-Marie (La Réunion) ; Saint-Domingue, Puerto Plata ; Lisbonne, Zagreb, Belgrade et Doha. L’Amérique du Nord représente plus de 30 pour cent du chiffre d’affaires de Samsic Assistance. Le chiffre d’affaires de la division a augmenté d’environ 250 pour cent depuis 2021, et le groupe vise une part nord-américaine de 35 à 40 pour cent d’ici la fin de 2027.
Par l’intermédiaire de la société holding de la famille Roulleau, baptisée F.F.R., Samsic a emprunté massivement, sous forme d’obligations et de prêts, afin de financer une expansion rapide par le rachat de concurrents.
L’entrée de Samsic sur le marché canadien illustre son modèle d’affaires. L’entreprise a mis à profit le recul de l’emploi aéroportuaire au début de la pandémie ainsi que des réformes réglementaires du gouvernement fédéral qui lui étaient favorables pour étendre rapidement sa présence dans la plupart des grands aéroports du pays.
En février 2023, un comité d’Aéroports de Montréal (ADM) composé de représentants des compagnies aériennes a réattribué les permis d’assistance au sol à Montréal-Trudeau. Swissport a été écarté, ce qui a entraîné la suppression d’environ 195 emplois. Les permis ont été attribués à deux nouveaux venus, Menzies Aviation et Samsic Assistance, tandis que celui du titulaire sortant, TSAS, une filiale d’Avjet, a été renouvelé. Les travailleurs ont dû se porter de nouveau candidats à leur propre emploi, à des salaires plus bas, en perdant leur ancienneté et leurs avantages sociaux. Samsic a commencé ses activités à l’aéroport en mai 2023.
La capacité de sous-traitants comme Samsic d’intensifier l’exploitation de travailleurs mal payés est directement liée à la semi-privatisation des principaux aéroports canadiens dans les années 1990, lorsque le gouvernement libéral a permis à des administrations aéroportuaires sans but lucratif de prendre en charge leur exploitation et de sous-traiter les services au sol à des tiers.
Après des années de plaintes des syndicats et des travailleurs au sujet de la détérioration des conditions de travail et de préoccupations en matière de sécurité, le gouvernement libéral de Justin Trudeau a annoncé une réforme de l’article 47.3 du Code canadien du travail, présentée comme une mesure destinée à protéger les travailleurs contre les bas salaires.
La réforme de 2021 a introduit, en apparence, une disposition obligeant le sous-traitant à verser aux employés la même rémunération que son prédécesseur lorsqu’un contrat de service change de mains, un processus appelé changement de prestataire (« contract flipping »). Cependant, cette règle a été rendue pratiquement sans effet par le refus délibéré du gouvernement d’imposer au nouveau sous-traitant le respect des droits d’ancienneté ou de la convention collective précédente.
Les sous-traitants pouvaient ainsi simplement embaucher de nouveaux travailleurs sans ancienneté pour réduire leurs coûts de main-d’œuvre, ou modifier les intitulés de poste pour abaisser les salaires. C’est précisément ainsi que Samsic a décroché le contrat de Montréal en 2023.
En 2025, Samsic a racheté les actifs d’Avjet TSAS à Montréal-Trudeau : 320 employés, quelque 700 équipements au sol, un atelier de maintenance, un entrepôt et une zone de recharge. Mirela Rusu, ancienne vice-présidente des opérations chez Avjet, est devenue PDG de Samsic Assistance Canada ; Stefano Sciotti en est le président.
La même logique est à l’œuvre en France, où Samsic a repris en 2023 à Keolis le contrat de transport des équipages d’Air France à Roissy. Le délégué de la Confédération française démocratique du travail (CFDT) Mourad Zemmouri a décrit le déroulement : Samsic a remporté le contrat en janvier 2023 en proposant une offre au rabais ; elle devait en prendre la charge en mars de la même année ; et les salariés ont dû faire grève pour empêcher la suppression des primes, des congés et des garanties relatives au temps de travail.
Les bureaucraties syndicales canadiennes ont facilité la déréglementation et la sous-traitance dans l’ensemble de l’industrie du transport aérien. Elles se considèrent comme des partenaires du gouvernement libéral et sabotent systématiquement, depuis plus de quatre décennies, toute opposition de la classe ouvrière à l’austérité, à la privatisation et aux contrats bourrés de reculs.
Le rôle de l’AIM à l’aéroport de Montréal est exemplaire à cet égard. Après avoir qualifié en 2023 l’obtention initiale du contrat par Samsic de « dévastatrice » pour les travailleurs, l’AIM s’est rapidement entendue avec Samsic et a conclu en novembre 2024 une convention collective qui privait les travailleurs des protections liées à l’appartenance syndicale pendant leurs trois premiers mois d’emploi.
En août 2025, la section locale 2309 de l’AIM a organisé une activité de « rencontre » avec la direction de Samsic au Marriott de l’aéroport. Dans son propre communiqué, le syndicat se vantait d’un « partenariat solide » et affirmait que l’accord avait entraîné « l’élimination complète des entreprises non syndiquées de l’aéroport Montréal-Trudeau ». Tsoukalas a salué la « collaboration entre les entreprises et les syndicats » comme essentielle « à la santé et à la sécurité » des travailleurs.
Après la mort d’Oscar Robayo, l’AIM a publié un communiqué de pure forme de 120 mots, qualifiant l’incident mortel d’« accident tragique » et s’en remettant, pour l’enquête, aux organismes de réglementation placés sous l’égide du gouvernement, ceux-là mêmes qui avaient ignoré à plusieurs reprises les avertissements des travailleurs sur les conditions dangereuses dans lesquelles on les force à travailler.
Les signalements répétés de problèmes de sécurité ont été ignorés
Avant la mort des travailleurs de Samsic au Canada et en France, des inquiétudes avaient été exprimées au sujet de conditions de travail dangereuses, mais les organismes de réglementation n’ont rien fait.
En mars 2025, le service de santé au travail ACMS, premier service de ce type en région parisienne, a réalisé une évaluation des risques chez Samsic Assistance Shuttle. Le rapport a relevé une exposition quotidienne au bruit de 83,3 décibels, supérieure au seuil de 80 décibels qui déclenche des actions de prévention ; une cabine qui surchauffait en permanence à cause du moteur ; une visibilité réduite qui obligeait le conducteur à baisser le siège de droite pour voir le rétroviseur droit et à se contorsionner pour voir à gauche ; des odeurs d’échappement dans la cabine ; et un pare-brise souillé de particules noires.
« Les nouveaux bus présentent de fréquentes pannes et la maintenance n’est pas toujours effectuée rapidement », a conclu le rapport.
En avril 2026, les conducteurs d’Airport Shuttle One, la filiale de Samsic qui assure les navettes d’un terminal à l’autre à Roissy, ont fait grève pendant un mois. Environ 100 travailleurs réclamaient des augmentations de salaire – l’entreprise avait proposé 1 pour cent – et dénonçaient des « bus en très mauvais état, des sièges cassés, des pneus sous-gonflés et des défauts de freinage ».
Mustapha Assailal, conducteur et délégué du syndicat STAAAP, a écrit à la Drieets pendant la grève. Il a signalé un voyant d’usure des freins, un défaut du détecteur d’incendie et des pneus lisses, photographies et courriels à l’appui. Il a déclaré par la suite à L’Humanité que le même voyant d’alerte des freins était allumé sur le bus qu’utilisait Drici le 13 juillet.
La grève n’a abouti à aucun accord rendu public. Samsic a utilisé sa branche de travail temporaire pour remplacer les grévistes par des intérimaires. La plainte déposée auprès de la Drieets n’a donné lieu à aucune injonction publique, à aucun ordre d’arrêt d’activité ni à aucune poursuite. Le syndicat a mis fin à la grève au bout d’environ un mois. Aucun accord n’a été rendu public, et des organisations proches des syndicats comme Lutte ouvrière et Révolution permanente, qui avaient d’abord couvert la grève, se sont complètement tues jusqu’à la mort de Drici. Aucune leçon n’en a été tirée, pas même une explication de ce qui s’était passé. La flotte est restée en circulation.
Parmi les éléments signalés figuraient des vitres de sortie de secours remplacées par du Plexiglas, qui ne peut pas être brisé lors d’une évacuation. La gendarmerie des transports aériens a photographié les véhicules. Il a signalé des voyants d’alerte rouges qui imposent le retrait immédiat d’un véhicule, mais les bus ont continué à circuler. Il a signalé une porte-passagers qui s’est détachée dans un virage. Les syndicats ont déposé des signalements de « dangers graves et imminents » portant sur le manque de visibilité, l’absence d’alarme de frein à main, le bruit excessif, une fuite de liquide de refroidissement et la pollution émise par les nouveaux bus. Le syndicat a exigé la fermeture immédiate de la station-service où l’accident s’est produit. Samsic n’a pas répondu aux questions de L’Humanité.
Les déclarations de la CGT après la mort de Drici contenaient des revendications adressées à l’État et à l’employeur, mais aucune stratégie permettant aux travailleurs d’imposer eux-mêmes la sécurité.
Au Canada aussi, les travailleurs ont à plusieurs reprises exprimé leurs inquiétudes au sujet de Samsic. Un ancien employé de Samsic qui s’est entretenu avec le WSWS a fourni des informations sur une plainte déposée auprès du Programme du travail fédéral au printemps 2024, qui attirait l’attention sur du matériel défectueux et des tracteurs endommagés, plainte restée sans réponse.
Les mêmes équipements défectueux se retrouvaient dans les deux aéroports : freins, portes, pièces manquantes, entretien reporté, et un personnel soumis à une pression de temps pour permettre aux compagnies aériennes et aux sous-traitants d’assistance au sol de dégager des profits à ses dépens. Il a déclaré :
« Chaque fois qu’on repoussait un avion, on devait consulter ces fiches. C’était comme une liste de vérification : avant de pousser l’avion, on s’assurait d’avoir tout le matériel nécessaire pour le faire en toute sécurité [...]
Ils ont pris le relais [...] Mais le plus dingue, c’est qu’ils ne se sont jamais souciés de la sécurité. Leur seul objectif était de faire décoller les avions à l’heure. Dépêchez-vous ! Dépêchez-vous ! Dépêchez-vous ! Au début de Samsic, beaucoup d’anciens employés d’ATS, dont moi, avons essayé de lutter contre ce système et d’instaurer des procédures de sécurité avec ces fiches. On se disait : « Tiens, on devrait se faire une liste, parce que l’ancienne entreprise faisait ça avant de lancer les avions [...] » Ils nous ont dit que ça coûtait trop cher de former tous les employés, parce que Samsic était une grande entreprise. C’était trop cher de plastifier toutes les fiches pour toute l’entreprise. N’importe quoi ! [...]
Le travailleur a fourni au WSWS une copie du rapport qu’il avait adressé au Programme du travail en mai 2024, dans lequel il écrivait : « L’équipement de Samsic est jugé dangereux. J’ai essayé de le signaler aux gestionnaires, mais ils n’en tiennent pas compte et me disent qu’ils ont besoin de l’équipement et qu’il ne faut pas y toucher [...] Quand on conduit certains tracteurs à essence, la portière côté passager n’a pas de poignée, alors ils y attachent une corde. Et on est censé la tenir pour qu’elle ne s’ouvre pas. »
Les travailleurs de la base doivent prendre le contrôle de la sécurité au travail et se mobiliser pour mettre fin à la course au profit des entreprises dans le transport aérien
Les décès d’Hafida Drici et d’Oscar Robayo ne sont pas le résultat d’un seul bus défectueux ou d’un câble manquant. Ils sont dus à l’état désastreux de la sécurité au travail, produit de décennies de déréglementation imposée par les gouvernements et d’une course effrénée au profit des entreprises, dont les bureaucraties syndicales sont pleinement complices.
Le Comité de base des travailleurs de l’aviation a voté le lancement d’une enquête ouvrière indépendante sur la mort de Robayo en partant du constat que le seul moyen de protéger la vie des travailleurs et de réduire les accidents du travail est d’instaurer un contrôle ouvrier démocratique sur la sécurité.
La mobilisation des travailleurs en vol, au sol et dans les terminaux aéroportuaires, afin de mettre au jour les pratiques criminelles des multinationales qui mettent leur vie en danger et d’avancer des revendications non négociables que les travailleurs doivent s’efforcer d’imposer, constituera un grand pas en avant dans la lutte pour faire passer la sécurité au travail avant le profit capitaliste.
Nous exhortons tous les travailleurs ayant une expérience du transport aérien, que ce soit au Canada, en France ou ailleurs dans le monde, à apporter leur témoignage à l’enquête ouvrière. Les experts du secteur de l’aviation qui peuvent faire la lumière sur le non-respect des procédures de sécurité élémentaires et sur les conséquences qu’il peut entraîner doivent eux aussi s’exprimer.
Le CBTA garantira l’anonymat aux travailleurs qui craignent des représailles pour avoir élevé la voix contre un système qui, tôt ou tard, fera sa prochaine victime. Écrivez à aviationworkersrfc@gmail.com.
