Le Parti de gauche porte la principale responsabilité de la victoire du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) aux récentes élections du Land de Saxe-Anhalt. L’indignation face aux coupes sociales, à la guerre et aux partis de l’establishment a trouvé un exutoire à droite parce que le Parti de gauche et les syndicats ont barré toutes les voies à gauche.
La classe dirigeante répond à la profonde crise du capitalisme en mobilisant le militarisme, en renforçant les pouvoirs répressifs de l’État et en imposant des coupes sociales. Le Parti de gauche s’y associe et lui fournit une couverture de gauche. Il soutient la politique de grande puissance du gouvernement allemand, il a voté au Bundesrat (chambre haute du parlement) en faveur de 1 000 milliards d’euros de crédits de guerre et persécute, dans ses propres rangs, les opposants au génocide de Gaza. Dans les Länder où il est ou a été au gouvernement, il a laissé derrière lui une traînée de dévastation sociale.
Les syndicats, avec lesquels le Parti de gauche collabore étroitement, agissent en cogestionnaires qui organisent la destruction des emplois et des prestations sociales et répriment toute résistance contre. Trois jours seulement avant les élections en Saxe-Anhalt, par exemple, le syndicat IG Metall a approuvé la suppression de 50 000 emplois supplémentaires chez Volkswagen.
C’est pourquoi l’AfD – parti de libre-marché soutenu par des milliardaires comme Henning Conle et Elon Musk – parvient grâce à sa démagogie à entraîner la colère et l’indignation sociale sur des voies de droite. L’AfD compte de nombreux fascistes dans ses rangs, mais ce n’est pas un parti fasciste de masse. Beaucoup ont voté pour lui par protestation et par opposition aux partis de l’establishment, qui ne leur offrent rien que la guerre, le chômage et la pauvreté.
Le Parti de gauche répond au succès de l’AfD en allant encore plus à droite. Avant même les élections en Saxe-Anhalt, il avait fait savoir qu’il était prêt à tout, y compris à soutenir un gouvernement régional dirigé par l’Union chrétienne-démocrate (CDU) ou à y participer. Il est évident qu’une telle coopération avec le parti du chancelier Merz, si détesté, apporterait de l’eau au moulin de l’AfD.
Des tendances de la pseudo-gauche comme la Sozialistische Alternative (SAV), Marx21, l’Organisation révolutionnaire internationaliste (RIO) et l’Internationale Sozialistische Organisation (ISO), qui jouent un rôle important au sein du Parti de gauche, en sont elles aussi conscientes. Contrairement aux cadres et politiciens chevronnés du Parti de gauche comme Gregor Gysi, Dietmar Bartsch et Bodo Ramelow, qui ne font pas mystère de leurs positions de droite, ces tendances se font passer pour socialistes. Elles cherchent à empêcher un règlement de comptes politique avec le Parti de gauche ainsi qu’une contre-offensive indépendante de la classe ouvrière, en entretenant l’illusion que, sous la pression d’en bas, celui-ci pourrait être poussé vers une politique de lutte des classes.
Elles continuent de le propager même après la victoire électorale de l’AfD en Saxe-Anhalt. Alors que le Parti de gauche court après la CDU, la pseudo-gauche court après le Parti de gauche et tous deux vont toujours plus à droite.
La pseudo-gauche est forcée d’admettre que soutenir directement, ou simplement «tolérer» (c’est-à-dire lui accorder la confiance et voter son budget), un gouvernement de Land minoritaire dirigé par la CDU – ce que la direction du parti s’est déclarée fondamentalement disposée à faire – renforcerait encore l’AfD. Elle n’en continue pas moins de soutenir le Parti de gauche.
Le Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l’égalité socialiste, SGP) rejette catégoriquement cette politique. C’est un piège politique destiné à entretenir des illusions à l’égard d’un parti qui poignarde encore et encore la classe ouvrière dans le dos. Le Parti de gauche n’est pas un parti socialiste qui commet des erreurs, mais un parti capitaliste qui se sert d’une phraséologie de gauche pour capter la radicalisation de la classe ouvrière et de la jeunesse et pour l’empêcher de se retourner contre l’ordre capitaliste. Le Parti de gauche et son prédécesseur, le PDS, l’ont prouvé maintes et maintes fois.
Comment la pseudo-gauche fait campagne pour le Parti de gauche
RIO, une organisation moréniste qui n’a rejoint le Parti de gauche que ce printemps, déclare:
Seules l’organisation et la mobilisation des travailleurs et des jeunes, avec un programme qui associe revendications sociales et antiracistes, peuvent constituer une alternative cohérente à la politique de droite. […] La tolérance de la CDU par le Parti de gauche saperait ces tâches en détournant la lutte contre la droite vers des arrangements institutionnels avec le “moindre mal”. Ce n’est rien d’autre qu’une capitulation devant le virage à droite, car le moindre mal est toujours suivi du pire.
Mais comment RIO compte-t-il réaliser cette « organisation et cette mobilisation » contre l’AfD? La rédaction de sa publication Klasse gegen Klasse [Classe contre classe] répond:
Il incombe désormais aux directions du Parti de gauche et du SPD [Parti social-démocrate] d’utiliser leurs positions dans les syndicats pour organiser de telles grèves. Mais elles ne le feront que si la pression sur les lieux de travail, dans les assemblées et dans la rue est suffisamment forte.
Ce sont donc précisément ces forces qui sont censées organiser des grèves contre l’AfD et la CDU: le SPD du ministre des Finances Lars Klingbeil et du ministre de la Défense Boris Pistorius, les syndicats qui organisent en co-managers la destruction d’emplois et de prestations sociales, et le Parti de gauche qui met en œuvre une politique capitaliste de droite dans les gouvernements des Lands!
Cela montre que derrière les grands mots radicaux de RIO sur la « révolution », la « lutte des classes » et la « pression de la rue », il n’y a rien qu’un lamentable appel aux organisations mêmes qui, par leur politique de guerre et de casse sociale, ont ouvert la voie à l’AfD, de bien vouloir – de grâce, de grâce – organiser une grève! C’est comme supplier les pyromanes d’éteindre l’incendie.
Les autres courants de la pseudo-gauche au sein du Parti de gauche se distinguent de RIO par la formulation et le style, mais pas sur le fond. Eux aussi martèlent que la clé de la lutte contre l’AfD se trouve dans le Parti de gauche.
La SAV, qui a ses racines dans la tendance Militant de Ted Grant, écrit sous le titre « Seule la lutte des classes peut arrêter l’AfD »:
Le virage à droite ne pourra être stoppé que si le Parti de gauche s’attelle à la tâche de devenir une véritable force de changement socialiste …
Marx21, qui a son origine dans la tendance « capitaliste d’État » de Tony Cliff et qui est profondément intégré au Parti de gauche depuis 20 ans, est contraint d’admettre que le Parti de gauche porte sa part de responsabilité dans la montée de l’AfD. L’expérience des précédentes participations du Parti de gauche au gouvernement, dit-il, a toujours été la même :
Les nombreux compromis consentis au gouvernement ont conduit à la trahison des promesses électorales, et la pression économique a aussi conduit à des coupes sociales. Résultat, le parti a été sanctionné par les électeurs lors des élections suivantes. La montée de l’AfD est également une conséquence de cette trahison, en particulier à l’Est.
Cela n’empêche pourtant pas Marx21 de continuer à soutenir le Parti de gauche. Marx21 affirme que « les manifestations “Ça suffit !” lancées avec le concours du Parti de gauche » sont le modèle d’un « mouvement fort » contre les « réformes prévues de l’assurance maladie, de l’assurance dépendance et de l’assurance retraite », et qu’elles briseraient le « cercle vicieux » qui profite à l’AfD.
Il s’agit des manifestations que la Confédération des syndicats allemands (DGB) appelle à organiser dans 15 villes le 26 septembre – le DGB même qui a soutenu la politique de guerre et de réarmement du gouvernement allemand, qui appuie la conversion d’usines automobiles en usines d’armement, organise la destruction de dizaines de milliers d’emplois et travaille en étroite collaboration avec le SPD au pouvoir dont Yasmin Fahimi, aujourd’hui présidente du DGB, fut autrefois la secrétaire générale. Le DGB appelle à ces manifestations de masse pour créer une soupape de sécurité avant de perdre entièrement le contrôle de la résistance croissante aux coupes sociales et à la guerre.
Les partisans du Secrétariat unifié pabliste en Allemagne adoptent la même ligne. Dans International Viewpoint, Thies Gleiss, membre dirigeant de longue date du Parti de gauche, avertit que des accords avec la CDU et le soutien à des gouvernements des Lands dirigés par la CDU seraient « fatals pour le Parti de gauche »:
Une coalition avec la CDU, ou la tolérance à son égard, reviendrait en particulier à s’aplatir devant le gouvernement fédéral, donnerait un nouveau coup de pouce à l’AfD et signifierait renoncer à tout rôle d’opposition face à cette même AfD.
Pourtant, il n’en tire pas la conclusion qu’il faudrait rompre avec le Parti de gauche; il affirme au contraire :
Construire un parti de classe politiquement indépendant est la seule option pour le Parti de gauche.
L’ISO, également membre du Secrétariat unifié, déclare:
Le Parti de gauche doit devenir plus clair et plus radical. […] Il doit apparaître clairement que le Parti de gauche incarne une opposition nette aux conditions existantes […], qu’il veut dépasser la société de classes capitaliste, et que cela ne peut se faire par le seul parlement. […] Il faut un parti qui soit représenté au parlement et capable de modifier le rapport des forces sociales par la pression de la rue, par un ancrage dans les entreprises et les quartiers, et en favorisant la confiance en soi et l’auto-organisation de ceux d’en bas.
Le Parti de gauche – un parti pro-capitaliste
L’affirmation que le Parti de gauche pourrait être contraint, par la pression d’en bas, à mener une politique conforme aux intérêts de la classe ouvrière est non seulement réfutée par toute l’expérience de ces dernières années, mais aussi historiquement fausse. Ni le Parti de gauche ni son prédécesseur, le PDS, n’ont jamais été un parti ouvrier.
Lorsque le mur de Berlin est tombé et que le régime stalinien d’Allemagne de l’Est s’est effondré en 1989-1990, le PDS est apparu lorsqu’on a changé le nom de l’ancien parti d’État, le Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED) en Parti du socialisme démocratique. Le SED n’était pas un parti socialiste, mais un parti stalinien. Il représentait les intérêts d’une bureaucratie privilégiée qui vivait en parasite sur la propriété nationalisée et réprimait le moindre mouvement indépendant de la classe ouvrière.
Lorsque le « groupe Ulbricht », noyau du futur SED, est rentré de son exil moscovite à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’une de ses premières mesures a été de dissoudre les Arbeiterräte (conseils ouvriers) apparus spontanément. En 1953, le régime d’Ulbricht a ensuite écrasé dans le sang le soulèvement ouvrier du 17 juin en RDA (République démocratique allemande).
Dans le contexte de la guerre froide, le SED s’est vu contraint d’exproprier les grandes propriétés foncières, les entreprises et les banques. C’était là une avancée sociale sur laquelle reposaient de nombreux acquis sociaux et culturels de la RDA. Mais ce n’était pas encore du socialisme. Une société socialiste ne pouvait pas plus être édifiée dans les limites étroites de l’Allemagne de l’Est que dans les frontières de l’Union soviétique, pourtant bien plus vaste. Cela exigeait la démocratie ouvrière et l’accès à l’économie mondiale par l’extension internationale de la révolution. Le stalinisme a rejeté l’un comme l’autre.
Comme la mondialisation exerçait une pression croissante sur l’économie de la RDA et que les tensions sociales s’aggravaient, la bureaucratie a tenté de sauver ses privilèges en introduisant le capitalisme. Elle a liquidé la propriété d’État et tous les acquis sociaux qui y étaient liés. Tel était le contenu politique de la transformation du SED en PDS.
Hans Modrow, dernier chef de gouvernement SED/PDS de la RDA et plus tard président d’honneur du PDS, l’affirme sans détour dans ses mémoires consacrés à cette période. « À mon avis, la voie de l’unité [allemande] était d’une nécessité inéluctable et devait être poursuivie avec détermination », écrit-il.
Modrow voyait dans la défense de l’ordre étatique face à une vague de protestations et de grèves ouvrières sa tâche la plus importante. Il décrit comment les grèves et les tensions sociales se sont intensifiées et insiste: « Ce qui comptait pour moi, c’était de préserver la gouvernabilité du pays, d’éviter le chaos.»
La ministre de l’Économie de Modrow, Christa Luft, également membre du PDS, a fondé la Treuhand, l’agence qui a privatisé et liquidé l’économie de la RDA, détruisant au passage des centaines de milliers d’emplois.
Depuis, le PDS et le Parti de gauche ne se sont jamais écartés de la voie tracée par Modrow et Luft: la défense de l’ordre étatique et de la propriété capitaliste. Dans les années 1990, en étroite collaboration avec les syndicats, le PDS a joué un rôle clé pour maintenir sous contrôle la résistance à la destruction de l’industrie est-allemande. Dans les années 2000, alors que l’influence du SPD a commencé à décliner sous le chancelier Gerhard Schröder, le PDS/Parti de gauche a pris des responsabilités gouvernementales dans plusieurs Länder d’Allemagne de l’Est.
À Berlin, où le parti a participé de 2002 à 2011 au gouvernement régional en tant que partenaire minoritaire du SPD sous la direction du maire Klaus Wowereit, il a été responsable de suppressions massives d’emplois, de baisses de salaires dans la fonction publique, et de la privatisation d’une grande partie du parc de logements publics. Aucun autre gouvernement d’un Land n’a mis en œuvre une casse sociale aussi radicale. De 2014 à 2024 en Thuringe, où Bodo Ramelow était son ministre-président, il a expulsé des immigrés à grande échelle. Parallèlement, il joue un rôle clé dans le retour du militarisme allemand, qu’il drape dans une phraséologie de gauche alors que le capital allemand poursuit les mêmes intérêts impérialistes que dans la première moitié du XXe siècle.
Tout cela a créé un terrain fertile pour la croissance de l’AfD. En Thuringe, le parti d’extrême droite est aujourd’hui à peu près aussi fort qu’en Saxe-Anhalt, où il a obtenu 44 pour cent des voix.
La pseudo-gauche et la politique socialiste
Après plus de trois décennies, la pseudo-gauche ne s’accroche pas au Parti de gauche parce qu’elle nourrirait encore des illusions à l’égard de ce parti pro-capitaliste, mais parce qu’elle rejette un mouvement indépendant de la classe ouvrière. Elle parle au nom de couches aisées des classes moyennes qui redoutent une véritable offensive de la classe ouvrière davantage que la montée de l’extrême droite.
Le SGP et le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI), dont il est la section allemande, défendent une politique diamétralement opposée. Ils se battent pour organiser la classe ouvrière indépendamment du Parti de gauche et des appareils syndicaux sclérosés, pour construire des comités d’action de la base et pour construire la Quatrième Internationale en tant que nouvelle direction révolutionnaire de la classe ouvrière internationale.
La pseudo-gauche qualifie cela d’« irréaliste » et de « sectaire ». En fait, c’est la seule perspective réaliste. Elle repose non sur des impressions superficielles et de faux espoirs, mais sur une analyse objective de la crise du capitalisme mondial et sur les leçons de plus de cent ans de mouvement ouvrier marxiste.
Les contradictions mêmes du capitalisme qui poussent la classe dirigeante vers la guerre et le fascisme créent aussi les conditions objectives de la révolution socialiste. Les guerres impérialistes et les guerres commerciales, la hausse des dépenses militaires parallèlement à la baisse des dépenses sociales, le profond gouffre entre riches et pauvres, les licenciements massifs et la hausse du coût de la vie poussent la classe ouvrière, partout dans le monde, à une confrontation aiguë avec l’ordre capitaliste.
«Le trait le plus incontestable de la Révolution, c’est l’intervention directe des masses dans les événements historiques », écrit Léon Trotsky dans la préface de son Histoire de la révolution russe, la révolution qu’il a conduite à la victoire aux côtés de Lénine:
D’ordinaire, l’État, monarchique ou démocratique, domine la nation; l’histoire est faite par des spécialistes du métier: monarques, ministres, bureaucrates, parlementaires, journalistes. Mais, aux tournants décisifs, quand un vieux régime devient intolérable pour les masses, celles-ci brisent les palissades qui les séparent de l’arène politique, renversent leurs représentants traditionnels, et, en intervenant ainsi, créent la position de départ pour un nouveau régime.
Ce processus ne fait que commencer. Il ne se déroule ni automatiquement ni spontanément. Il exige une direction révolutionnaire qui comprenne et anticipe les tâches politiques à venir. La conscience des masses reste longtemps très en retard sur les conditions objectives avant de basculer brusquement vers de violents conflits politiques et sociaux. Si une perspective et une direction révolutionnaires font alors défaut, de telles luttes risquent de s’achever par de cruelles défaites.
La révolution d’Octobre 1917 a triomphé parce que les bolcheviks, qui étaient encore minoritaires lors de la révolution de Février, ont refusé de façon intransigeante de s’adapter aux illusions qui entouraient le régime prétendument de gauche de Kerenski. Une fois que les masses se sont convaincues, par leur propre expérience, du caractère réactionnaire de Kerenski, les bolcheviks ont conquis la majorité dans les soviets et instauré le pouvoir ouvrier.
La lutte contre l’AfD exige une rupture politique d’avec le Parti de gauche et ses satellites de la pseudo-gauche. Une offensive indépendante de la classe ouvrière internationale, dirigée contre la guerre, le fascisme, les inégalités sociales et leur cause première, le capitalisme, coupera l’herbe sous les pieds de l’AfD.
