L’Organisation internationale du travail alerte sur la crise mondiale de l’emploi des jeunes

Le dernier rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur les perspectives de la jeunesse mondiale met en évidence une crise du chômage des jeunes qui s’aggrave à l’échelle de la planète, ainsi que la difficulté grandissante qu’ont les jeunes à s’assurer un revenu stable au cours de leur vie active. Dans le langage prudent propre à ce genre de rapports, il parle d’ « un chemin semé d’embûches pour les jeunes et leur entrée sur le marché du travail [...] ».

Tendances mondiales de l’emploi des jeunes 2026 : Retour vers le futur indique que le chômage des jeunes est élevé et en hausse. À l’échelle mondiale, il a atteint 12,4 pour cent en 2025, soit environ 67 millions de jeunes.

Tendances mondiales de l’emploi des jeunes 2026 : Retour vers le futur [Photo: ILO]

Le chiffre du chômage sous-estime considérablement l’ampleur de l’exclusion des jeunes du monde du travail. Le taux mondial de NEET (ni en emploi, ni en études, ni en formation), déjà élevé à 19,7 pour cent en 2023, est passé à 20 pour cent, ce qui signifie que 257 millions de jeunes ne travaillent pas et ne suivent ni études ni formation. Comme le note l’OIT :  « Avec beaucoup plus de jeunes concernés et un désengagement des jeunes plus difficile à corriger, la hausse du taux de NEET est particulièrement préoccupante ».

Il révèle une crise véritablement mondiale : entre 2023 et 2025, le chômage des jeunes comme le taux de NEET ont augmenté dans huit des onze sous-régions mondiales de l’OIT. Dans deux des trois sous-régions restantes, la baisse du chômage s’est accompagnée d’une hausse des taux de NEET ; seules l’Amérique latine et les Caraïbes ont enregistré un recul des deux indicateurs, en partie en raison de la diminution de la taille de la population jeune.

La crise est particulièrement aiguë dans les pays les plus pauvres. Les États arabes et l’Afrique du Nord continuent d’afficher les taux de chômage des jeunes les plus élevés au monde, avec respectivement 26,2 et 22,6 pour cent en 2025. Par ailleurs, près de neuf jeunes travailleurs sur dix âgés de 15 à 29 ans dans les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire inférieur travaillent dans le secteur informel, de façon occasionnelle, sans même la sécurité et la protection sociale minimales qui accompagnent l’emploi formel.

Plus des deux tiers des jeunes NEET sont des femmes. Si les filles ont un accès égal à l’éducation, les jeunes femmes sont bien plus susceptibles de se retrouver hors du système scolaire ou éducatif en raison des charges de soins non rémunérées, de la discrimination et de l’accès limité à un emploi de qualité, en particulier dans les États arabes, en Afrique du Nord et en Asie du Sud.

Le constat le plus significatif de l’OIT est peut-être que la dégradation ne se limite plus aux pays les moins développés. Certaines des hausses les plus marquées ont eu lieu dans des économies à revenu élevé, jusque-là en mesure d’offrir aux jeunes adultes des formes d’emploi stables. En Amérique du Nord, le chômage des jeunes était particulièrement élevé, passant de 8,3 pour cent en 2023 à 9,8 pour cent en 2025, l’Europe affichant une tendance similaire, quoique moins prononcée. Dans ces deux sous-régions, les jeunes qui quittent l’école comme les diplômés de l’université ont de plus en plus de mal à trouver un emploi. Selon l’OIT, cette situation frustre les aspirations de millions de jeunes au début de leur vie active.

Dans de multiples régions, la création d’emplois ne suit pas la croissance de la population jeune, et l’OIT souligne la disparition des emplois de premier échelon à qualification intermédiaire. Elle désigne l’IA comme une menace supplémentaire pour l’accès des jeunes à l’emploi. Selon ses estimations, 6,1 pour cent des emplois occupés par les 15-29 ans relèvent de professions fortement exposées aux mutations liées à l’IA, en particulier les professions à qualification intermédiaire, déjà en recul chez les jeunes travailleurs. Sous le capitalisme, le progrès technologique, qui pourrait réduire le travail nécessaire et augmenter les temps libres, menace au contraire d’aggraver l’insécurité à laquelle est confrontée une génération qui cherche à entrer dans la vie active.

Le rapport décrit en fait une situation qui se dégrade pour la jeunesse dans l’économie mondiale. Les jeunes arrivent sur des marchés du travail où l’économie est trop faible pour absorber les nouveaux venus, les emplois de premier échelon disparaissant ou devenant plus difficiles à obtenir à mesure que les employeurs exigent une expérience préalable – ce que le rapport appelle un  « paradoxe de l’expérience ».

En outre, l’emploi décent est le moins accessible dans les régions où la croissance démographique est la plus forte, en particulier l’Afrique subsaharienne et l’Asie du Sud.

Le rapport met en lumière une contradiction profonde : l’économie mondiale doit générer un nombre colossal d’emplois productifs pour une population jeune historiquement nombreuse, précisément au moment où les mutations technologiques, la faiblesse de l’investissement et de la croissance et les restructurations rendent la création de tels emplois plus difficile.

La couverture médiatique du rapport – aussi saisissants que soient ses constats – est quasi inexistante. C’est d’autant plus frappant que la presse britannique, dont The Guardian, regorge d’articles sur la crise de l’emploi des jeunes au Royaume-Uni ou sur la génération des  « laissés-pour-compte » : près d’un million de NEET, recul des perspectives d’entrée dans la vie active, IA, etc. Tous traitent pourtant ces questions comme un problème de politique britannique, au lieu de les replacer dans le contexte de la dégradation internationale, bien plus vaste.

L’OIT ne tire aucune conclusion politique plus large des conséquences du chômage des jeunes et de l’absence de revenus, en particulier dans un contexte où le nombre de jeunes (15-24 ans) est en hausse. On compte aujourd’hui près de 1,3 milliard de personnes âgées de 15 à 24 ans, la plus importante population jeune en valeur absolue à ce jour, même si les jeunes représentent une part décroissante de la population mondiale totale, laquelle continue elle aussi de croître et de vieillir.

Fait crucial, en 2025, 757 millions de jeunes, soit environ 59 pour cent de la jeunesse mondiale, vivaient dans des pays à faible revenu et à revenu intermédiaire inférieur. D’ici 2050, l’ONU prévoit que ce chiffre passera à 878 millions, soit une hausse de 122 millions ou de 16 pour cent, de sorte que près de 69 pour cent de tous les jeunes du monde vivront dans des pays à faible revenu et à revenu intermédiaire inférieur.

Des jeunes en quête désespérée de travail font la queue lors d’un salon de l’emploi organisé par le gouvernement, à Harare, le 6 décembre 2023. Des centaines de personnes y ont participé dans l’espoir d’être inscrites dans une base de données de demandeurs d’emploi. Une panique lors du salon a fait des blessés. [AP Photo/Tsvangirayi Mukwazhi]

Cela signifie que la plus grande génération de jeunes de tous les temps vivra dans les pays les moins en mesure de lui offrir emploi, sécurité ou avenir viable, tandis que même les économies capitalistes plus riches, où les cohortes de jeunes diminuent, ne parviennent pas à garantir une entrée stable dans la vie active adulte.

Cette conjonction d’exclusion économique, d’aspirations frustrées et d’une population jeune historiquement nombreuse suscite un parallèle historique évident : le Printemps arabe de 2011, que l’OIT laisse implicite malgré l’ironie manifeste du titre de son rapport,  « Retour vers le futur ».

Les soulèvements de 2011 ont montré les conséquences politiques qui surviennent lorsqu’une génération nombreuse, instruite et de plus en plus connectée constate que l’ordre économique et politique existant ne peut lui offrir un avenir économique viable. Pourtant, le rapport Tendances mondiales de l’emploi des jeunes 2011 de l’OIT, publié en plein Printemps arabe, replaçait explicitement le chômage des jeunes dans le contexte des bouleversements politiques, affirmant que le niveau extraordinaire du chômage des jeunes dans le monde arabe avait fortement contribué aux soulèvements.

Son rapport Tendances mondiales de l’emploi des jeunes 2013 : Une génération menacée abordait de même le problème sous l’angle des dangers politiques et sociaux qui menacent les jeunes, et décrivait 2011 comme une année de mouvements de protestation d’ampleur, menés par des jeunes à travers le monde, réclamant des emplois.

En 2011, les mouvements de masse de jeunes radicalisés étaient particulièrement visibles dans les régimes arabes autoritaires qui n’avaient su offrir aucun avenir à leur jeunesse. Aujourd’hui, le chômage des jeunes s’étend à l’ensemble de l’économie mondiale, les hausses les plus fortes touchant l’Afrique du Nord, l’Amérique du Nord et l’Europe du Nord, du Sud et de l’Ouest, où les économies capitalistes plus avancées étaient censées avoir résolu le problème de l’intégration des jeunes dans le monde du travail.

Le Global Protest Tracker de Carnegie a recensé en juillet plus de 100 manifestations antigouvernementales d’envergure dans 57 pays au cours des 12 derniers mois, un nombre exceptionnellement élevé, dont 32 étaient alors en cours, notamment au Bangladesh, au Kenya, en Inde, en Indonésie, à Madagascar, au Maroc, au Népal et en Serbie.

Les tentatives de dizaines de milliers de jeunes Marocains de gagner Ceuta, avec pour seul bagage les vêtements qu’ils portaient, sont particulièrement révélatrices. Les reportages venus de la région rattachent leur désespoir aux bas salaires, au logement inabordable, à la précarité de l’emploi et au sentiment qu’il n’existe aucun avenir viable au pays.

Quand les jeunes ne trouvent pas d’avenir et ont le sentiment que toutes les voies de changement leur sont fermées, certains quittent le pays. Mais les autorités ont opposé aux jeunes qui fuyaient la pauvreté des clôtures, la police et une militarisation des frontières – une population excédentaire qu’il faut contenir – tandis que les médias bourgeois attisaient une campagne antimigrants fascisante pour diviser la classe ouvrière.

La seule réponse à un monde où la jeunesse est condamnée à une vie de pauvreté est la transformation socialiste de la société, qui exige de renverser l’exploitation impérialiste qui, au départ, la condamne à cette pauvreté. Mais la radicalisation économique et sociale ne produit pas automatiquement un mouvement politique socialiste. L’expérience de 2011 a précisément mis ce problème en évidence : la mobilisation de masse peut défier un ordre politique existant sans trancher la question de savoir quelle classe apportera une solution.

La tâche politique que pose la radicalisation des jeunes est donc de relier leurs luttes à celles de la classe ouvrière dans son ensemble et de construire une organisation politique indépendante de la classe ouvrière : des sections du Comité international de la Quatrième Internationale dans tous les pays du monde, capables d’unifier les travailleurs et les jeunes de toutes nationalités autour d’un programme socialiste pour le renversement du système capitaliste et la réorganisation de la société sur la base des besoins humains et non du profit privé.

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